Freitag 15. Dezember 2017
#209 - novembre 2017

Au royaume du peut-être : réflexions sur la fragilité et la résilience de l'Europe

Pour éviter la désintégration, l'Union européenne doit reconnaître que la crise des réfugiés a changé de façon spectaculaire la nature de la politique démocratique, affirme Ivan Krastev dans l'article qui suit, adapté de son livre After Europe.

« L'homme a tendance à trouver naturel l'ordre dans lequel il vit », écrivait Czesław Miłosz dans The Captive Mind en 1951. « Les maisons qui se trouvent sur sa route lorsqu'il se rend à son travail lui semblent des rochers sortis de terre plutôt que le produit de mains humaines. Le travail qu'il effectue dans son bureau ou son usine lui paraît essentiel au fonctionnement harmonieux du monde... Il ne peut pas croire qu'un jour un cavalier pourrait surgir dans une rue qu'il connaît bien, une rue où il y a des chats qui dorment et des enfants qui jouent, et que ce cavalier se mette à attraper les passants avec son lasso. En un mot, cet homme se comporte un peu comme Charlie Chaplin dans La Ruée vers l'Or, qui vaque à ses occupations dans une cabane perchée en équilibre précaire au bord d'un précipice ».

 

Pour les Européens, l'Union européenne était un monde naturel de ce type. Or, ce n'est plus le cas. A la fin de 2016, perturbés par la victoire de Donald Trump aux élections présidentielles américaines et encore sous le choc du Brexit, de nombreux Européens se sont laissé aller au désespoir. Ils se sont résignés à l'idée que l'heure de l'Union européenne dans l'histoire du monde était passée. Six mois plus tard, rien n'était différent mais tout avait changé.

 

Au cours de l'été 2017, des sondages indiquaient qu'un nombre croissant d'Européens misaient sur l'Union européenne. Les victoires décisives remportées par Emmanuel Macron en France avaient conduit de nombreux Européens à croire que c’était moins une désintégration qu’une intégration plus poussée qui se dessinait.

 

Mais si « l'heure de Macron » a spectaculairement changé l'ambiance en Europe, elle n'a résolu aucun des problèmes auxquels l'Union européenne est actuellement confrontée. Il est courant aujourd'hui en Europe de discuter de la crise de l'Union en termes de défauts fondamentaux de son architecture institutionnelle (par exemple, la mise en place d'une monnaie commune en l'absence d'une politique fiscale commune) ou d'interpréter cette crise comme le résultat du déficit démocratique de l'Union. Mais la lecture que j'en fais, c'est que la seule manière de faire face au risque de désintégration est de reconnaître avec lucidité que la crise des réfugiés a changé de façon spectaculaire la nature de la politique démocratique au niveau national. D'autre part, ce que nous observons en Europe n'est pas simplement une émeute populiste contre l'establishment, mais la rébellion des électeurs contre les élites méritocratiques (symbolisées à la perfection par des fonctionnaires compétents qui travaillent dur à Bruxelles tout en étant coupés des sociétés qu'ils sont censés représenter et servir).

 

Au 21ème siècle, le phénomène migratoire constitue une nouvelle révolution : non pas une révolution des masses comme au 20ème siècle mais une révolution d'individus et de familles qui sont poussés à partir. Ces migrations ne sont pas inspirées par des tableaux idéologiques dépeignant un avenir radieux, mais par des photos tirées de Google Maps et montrant la vie de l'autre côté (de la frontière). Pour réussir, cette nouvelle révolution n'a besoin ni d'idéologie, ni de mouvements politiques, ni de leaders politiques. Pour tous ces déshérités de la terre, le fait de franchir les frontières de l'Union européenne est une nécessité humaine, et non la recherche d'un avenir utopique.

 

Pour un nombre croissant de personnes, l'idée de changement veut dire un changement de pays et non de gouvernement. Le problème que pose la révolution de la migration — comme d'ailleurs, toute révolution— est qu'elle contient en elle-même les germes de la contre-révolution. Dans ce cas-ci, la révolution a inspiré la montée en puissance de majorités qui se sentent menacées et qui constituent maintenant une force capitale de la politique européenne. Ces majorités anxieuses craignent que les étrangers ne s'emparent de leur pays et qu'ils ne mettent en péril leur mode de vie ; elles sont convaincues que la crise actuelle est le fruit d'une conspiration entre des élites cosmopolites et des migrants aux réflexes tribaux.

 

A l'ère de la migration, la démocratie a commencé à fonctionner comme un instrument d'exclusion et non plus d'inclusion. La caractéristique essentielle d'un grand nombre de partis populistes de droite en Europe n'est pas d'être conservateurs et nationalistes mais d'être réactionnaires. Comme l'a fait observer Mark Lilla dans The Shipwrecked Mind (2016), « la vitalité persistante de l'esprit réactionnaire, même en l'absence d'un programme politique révolutionnaire » provient du sentiment que « la vie moderne que nous vivons aujourd'hui où que ce soit dans le monde, sous le joug de changements sociaux et technologiques perpétuels, équivaut sur le plan psychologique à vivre une révolution permanente ». Pour les réactionnaires, « la seule réponse sensée à l'apocalypse est d'en provoquer une autre, en espérant repartir à zéro ».

 

L'important n'est donc pas que les dirigeants européens comprennent pourquoi l'empire des Habsbourg s'est effondré en 1918 mais qu'ils comprennent pourquoi cet empire ne s'est pas effondré plus tôt, en 1848, en 1867 ou en tant d'autres occasions. Plutôt que de chercher à assurer la survie de l'Union européenne par un renforcement de sa légitimité, c'est peut-être démontrer sa capacité à survivre qui peut devenir une source majeure de légitimité à l'avenir. La survie ressemble un peu à l'écriture d'un poème : le poète lui-même ne sait pas comment le poème va finir avant d'être arrivé à la fin.

 

Ivan Krastev 

Président du Centre des Stratégies Libérales de Sofia et membre de l'Institut des Sciences Humaines de Vienne

 

Version originale de l’article : anglais

 

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