Thursday 27. February 2020
#200 - janvier 2017

Désertification des zones rurales − La moisson est abondante mais les ouvriers peu nombreux

En réponse aux appels toujours plus pressants en faveur d'un remaniement radical de la Politique agricole commune (PAC), les parlementaires européens ont récemment voté en faveur de mesures destinées à aider les petits agriculteurs. Dans cet article, Henry Longbottom SJ (JESC), juriste spécialisé dans les questions environnementales, passe au crible plusieurs voix qui s'élèvent dans le débat sur le financement public des activités rurales.

On ne peut nier l'importance de l'agriculture dans l'identité européenne. La mosaïque complexe qui compose nos paysages ruraux est le produit de siècles d'interactions attentives entre les hommes et la nature. Depuis les temps les plus anciens, la campagne a nourri les corps comme les âmes. Ces dernières années, nous sommes également devenus extrêmement conscients que la gestion responsable de nos terres agricoles assure la qualité de l'eau, réduit les risques d'inondations et aide à protéger la faune.

 

Un exode rural

Or, le secteur agricole européen est en crise. Les agriculteurs ont de plus en plus de difficultés à vivre de la terre. Cette réalité est confirmée par quelques statistiques. Dans les années 1960, un cinquième des Européens travaillait dans l'agriculture alors qu'aujourd'hui ce chiffre est de moins de 4%. Entre 2000 et 2012, approximativement 4,8 millions d'emplois ont été perdus dans le secteur agricole européen. En outre, le groupe le plus durement touché est celui des agriculteurs de moins de 35 ans. Cette tranche d'âge représente aujourd'hui 6% seulement des travailleurs agricoles. En clair, la campagne connaît actuellement une implosion démographique.

 

Ce sombre tableau a conduit à des demandes réitérées de réforme de la Politique agricole commune (PAC), un système qui engloutit un pourcentage très important du budget annuel de l'Union européenne (40%). Malgré ces dépenses considérables, les agriculteurs de toute l'Europe sont profondément mécontents de la PAC. Il est significatif que même si une exploitation agricole britannique moyenne tire plus de la moitié de ses revenus des subventions de la PAC, les agriculteurs d'Angleterre et du Pays de Galles ont voté à une écrasante majorité en faveur du BREXIT.

 

C'est beau quand c'est petit?

La principale source de mécontentement vient du fait que des exploitations agricoles plus petites, exigeant beaucoup plus de main-d'oeuvre, ont souffert de l'accent mis par la PAC sur la production alimentaire. On estime qu'entre 2005 et 2010, plus de 2,5 millions de petites exploitations ont cessé leurs activités. Etant donné que 10% des exploitations les plus importantes reçoivent près de 75% des montants versés par la PAC, des critiques font observer que dans les faits, l'Union européenne subventionne les grosses exploitations.

 

C'est là qu'intervient Eric Andrieu, député socialiste français au Parlement européen, chargé d'un "Rapport sur la façon dont la PAC peut améliorer la création d'emplois dans les zones rurales". Andrieu, célèbre pour sa critique de l'obsession de l'Union européenne en matière de compétitivité à l'exportation, fait remarquer qu'il faut s'occuper de l'hémorragie alarmante des jeunes quittant le secteur agricole. Son rapport, approuvé de justesse par les parlementaires européens le 27 octobre dernier, expose un ensemble de propositions comprenant notamment des mesures destinées à renforcer la formation des jeunes agriculteurs, une aide financière à ceux qui s'installent dans le secteur agricole et une plus juste répartition des paiements directs aux exploitants. Selon lui, les subventions devraient favoriser les petites exploitations et les paiements directs devraient être supprimés dans le cas de ceux qui se bornent à posséder des terres agricoles (sans les exploiter). Les députés européens ont également accepté des mesures visant à encourager les chaînes d'approvisionnement plus courtes et à promouvoir une production alimentaire biologique plus importante.

 

La PAC : un vieux mammouth à abattre?

Alors que les propositions d'Andrieu reposent sur l'hypothèse selon laquelle il est possible d'ajuster la PAC pour qu'elle soit plus équitable pour les petits agriculteurs, d'autres proposent l'abolition pure et simple de ce qu'ils considèrent comme un vieux "mammouth", foncièrement incapable de changement. C'est en tout cas le point de vue du professeur Dieter Helm, économiste à l'Université d'Oxford. Helm considère que le BREXIT donne la possibilité au Royaume-Uni de "redémarrer à zéro" sa politique agricole et de tirer les leçons des erreurs de la PAC. Tout en appartenant à la tradition de l'économie de marché, Helm accepte néanmoins l'idée que les activités rurales auront toujours besoin d'un financement public. Mais il soutient que les deniers publics devraient servir à fournir des incitations à ce qu'il appelle les "biens publics" plutôt qu'à subventionner simplement la production alimentaire. Pour Helm, il faut qu'il y ait un débat public sur ce qui doit être considéré comme un "bien public". Ceci inclurait certainement la valeur environnementale et récréative des contextes non-urbains.

 

Plus que de simples cultures

En dépit de leurs points de départ différents sur le plan méthodologique, Helm et Andrieu sont tous les deux d'accord sur le fait que le "capital" de la campagne est constitué de bien plus que de la simple valeur financière des biens matériels que produisent les agriculteurs. Ils critiquent tous les deux la politique économique européenne qui définit la valeur de la campagne uniquement en terme de marchandises. La PAC a négligé le rôle que jouent les petites exploitations dans la fourniture d'emplois ainsi que comme moyen de protéger les paysages ruraux traditionnels. Selon Andrieu et Helm, les fonds publics, qu'il s'agisse de subventions ou d’incitations à promouvoir des "biens publics", devraient être liés à des avantages sociaux plus larges et à la notion de durabilité environnementale et ne pas être uniquement utilisés pour récompenser la production.

 

A ce stade de la réflexion, il faut noter qu'une troisième personnalité vient ajouter sa pierre à ce débat. En effet, le pape François a souvent parlé des dangers des systèmes économiques qui favorisent les modèles de production à grande échelle, en particulier dans le secteur agricole. C'est pourquoi Laudato Si’ affirme que les autorités civiles ont le droit "de prendre des mesures de soutien clair et ferme aux petits producteurs et à la variété de la production" (LS, 129). Dans le langage philosophique de l'encyclique, ces mesures sont nécessaires pour éviter l'utilisation technologique et l'instrumentalisation destructrices du monde de la nature mais aussi pour protéger les possibilités de travail : "Nous sommes appelés au travail dès notre création" (LS, 128).

 

Dans chacune de ces différentes voix qui préconisent de réformer la politique agricole, nous percevons le désir de reconnaître la campagne comme un bien commun à multiples facettes. La "moisson" ne recouvre pas simplement une série de cultures mais aussi la valeur intrinsèque de la terre, sans oublier la valeur intrinsèque de ceux qui la travaillent.

 

Henry Longbottom

JESC

 

Version originale de l’article : anglais

 

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