Samstag 20. Januar 2018
#211 - Janvier 2018

Europe : la paix est d’abord un combat

Pour Bernard Philippe, il est urgent d’interroger nos traditions religieuses, de les provoquer dans ce qu’elles portent de plus riche au service de la résolution des conflits, pour construire des coalitions plus actives au service de la paix.

La décision prise par les États-Unis de reconnaitre formellement Jérusalem comme capitale d’Israël et d’y transférer leur ambassade possède au moins un mérite : nous obliger à sortir de notre amnésie. Banalisé si ce n’est oublié, le conflit israélo-palestinien ne peut passer aux oubliettes de l’Histoire. Il constitue toujours un point d’inflexion majeur des déséquilibres du Moyen-Orient, et sa prégnance symbolique demeure sans équivalent. Il est ainsi urgent de tout faire pour éviter que le conflit israélo-palestinien ne se nourrisse à présent d’un conflit religieux qui aggrave encore davantage la situation. L’acceptation de la paix par les populations concernées passe par la formulation d’un langage religieux novateur et qui apaise les tensions en servant véritablement la cause de la paix. Cette situation oblige aujourd’hui l’Europe à penser différemment les vraies exigences de la paix au Proche-Orient.

 

A force d’avoir remisé tout référentiel religieux bien au chaud dans l’espace strictement privé, nous, Européens, sommes démunis. Nous le sommes d’autant plus que nous sommes en concurrence directe, si ce n’est en conflit, avec des communautés humaines - allant de l’État islamique à la Turquie en passant par l’Amérique et la Russie et bien sûr Israël -, dont on méconnait la dimension spirituelle et, donc, le mode profond de fonctionnement.

 

Politique et religion : sortir de l’autisme

Plusieurs pistes méritent d’être explorées pour réduire l’autisme qui isole notre travail politique de notre travail théologique, réduisant par là notre capacité d’interprétation de nous-mêmes et du monde.

 

Une première piste concerne la nécessaire déconstruction des idéologies. Afin de mieux cerner les enjeux que pose le Proche-Orient à l’Europe, il nous faut acquérir une meilleure compréhension des postures religieuses en cause. C’est vrai en particulier du fondamentalisme religieux de nature islamique, devenu une forme moderne du totalitarisme, et dont l’idéologie est de nature profondément religieuse. C’est vrai aussi des rapports entre chiisme et sunnisme, à l’origine de la principale fracture traversant l’Orient. Il nous faut également acquérir une meilleure compréhension des expressions messianiques au sein du Judaïsme qui servent à justifier l’occupation de la terre du voisin. Il faut enfin mieux comprendre les fondements théologiques des évangéliques américains quand ils justifient l’appropriation de la terre sainte par Israël pour hâter le retour du Messie.

 

Cela dit, notre lecture du religieux ne peut se réduire au prisme de la violence. Au-delà, mais aussi au travers de leurs dérèglements et raidissements, il est urgent d’interroger les traditions religieuses, de les défier, voire de les provoquer dans ce qu’elles portent de plus riche au service de la résolution des conflits pour construire des coalitions plus actives au service de la paix. Comment ? En s’appuyant sur l’invitation du judaïsme à réparer le monde, sur le sens aigu de la miséricorde qui traverse, comme une flèche, tout le texte du Coran, ou encore sur la notion de pardon au cœur de la théologie chrétienne du salut. Pour Hannah Arendt, le pardon, même s’il vient d’une tradition religieuse bien spécifique, doit être mis à la disposition de tous, sans distinction, car il est une clé essentielle du vivre ensemble si l’on veut, selon Arendt, rester de libres agents et commencer du neuf. D’où l’urgente nécessité de participer ensemble à ce travail de reconstruction pour faciliter la confluence de ces trois traditions vers un même contenu essentiel : la recherche de la paix.

 

Rechercher et imaginer la Paix à-venir

L’Europe doit aussi se rappeler que la paix c’est d’abord un combat. Pour le continent européen, pourtant nourri de valeurs communes, quel chemin n’aura-t-il pas fallu franchir pour y aboutir ? En particulier, la réconciliation entre Allemands et Français - qui se prenaient pour des ennemis éternels - n’est pas tombée du ciel. Il aura fallu sortir des haines anciennes. Sortir aussi d’une perception du caractère inéluctable de la violence. Et ne cesser d’imaginer - et surtout se promettre - un autre à-venir. En outre, la réconciliation entre Pologne et Allemagne, comme épitomé des relations entre l’Europe de l’Ouest et celle de l’Est, a besoin d’être parachevée. De même, le pourtour de l’Union, Syrie, Irak et Libye en tête, attend plus d’imagination, d’engagement et de courage de la part de l’Europe.

 

L’Europe n’a pas fini de rechercher la paix. En outre, son efficacité politique sera démultipliée si l’on prend toute la mesure de l’épaisseur du lien évoqué entre les enjeux politiques et leur dimension spirituelle. De ce fait, le chemin que l’Europe doit emprunter - y compris pour traverser ses propres crises - est ainsi tout tracé. Il s’agit, de toute urgence, de revenir à l’essence-même de sa construction. A savoir, le bien commun par excellence, qui n’est rien d’autre que la recherche de la paix. D’où une certaine ironie de l’histoire : le futur de l’Europe ne peut s’écrire qu’à la lumière de son passé.

 

Bernard Philippe

Auteur avec le rabbin David Meyer de « Europe et Israël : deux destins inaccomplis - Regards croisés entre un diplomate et un rabbin ». Editions jésuites Lessius, novembre 2017

 

Les opinions exprimées dans europeinfos sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la COMECE et du Jesuit European Social Centre.

 

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