Sunday 31. May 2020
#147 - mars 2012

 

Financement de la recherche sur les embryons par l’UE : les intentions cachées

 

Il semble que nous soyons en présence d’un exemple très clair de mise en œuvre de l’argument de la "pente glissante". Après bien des controverses, la permission d’enfreindre un principe fondamental (le caractère sacré de la vie humaine) est accordée parce qu’on estime que cette violation est justifiée par la réalisation imminente d’un soi-disant plus grand bien.

 

En 2005/2006, lorsque le Parlement européen a débattu des propositions de financement de la Commission au sujet du 7ème Programme-Cadre de recherche, des discussions intenses et de vives controverses se sont déroulées en ce qui concerne le financement de projets nécessitant l’utilisation de cellules souches embryonnaires, qui ne peuvent être obtenues qu’en détruisant des embryons humains intacts lors de la "récolte" de ces cellules. Les promoteurs de ce type de recherches estimaient que ces recherches étaient justifiées parce qu’elles permettaient d’espérer trouver des traitements permettant de guérir des infirmités et des maladies humaines débilitantes. De leur côté, les détracteurs faisaient notamment remarquer que malheureusement, cet "espoir" était largement illusoire. Comme l’éditorial récemment paru dans le New Scientist l’expose clairement, les avancées scientifiques et les activités de recherche qui donnent les espoirs les plus prometteurs d’utilisation thérapeutique à court terme reposent sur des cellules souches extraites d’êtres humains après leur naissance ou de matériel fœtal dont on se débarrasse car il n’est pas nécessaire au développement de l’embryon ou du fœtus (par exemple, le cordon ombilical ou le placenta). Le site Web des NIH (Instituts Nationaux américains de Santé) mentionne 3.744 essais cliniques utilisant ce type de cellules (si l’on fait le total des chiffres pour les cellules souches adultes et le cordon ombilical). Ces thérapies ont de plus en plus pignon sur rue et ne posent aucun problème éthique. Ladite catégorie comporte maintenant aussi des cellules créées à partir de tissu humain ordinaire (par exemple de la peau) grâce à un processus de manipulation récemment découverts qui les fait régresser à un stade antérieur ; ces cellules sont connues sous le nom de cellules pluripotentes induites (iPS). Les progrès se poursuivent : il suffit de voir l’évolution des chiffres de 2007 relatifs aux traitements disponibles ou faisant l’objet d’essais cliniques pour quelque 73 maladies, chiffres qui sont maintenant considérablement dépassés.

 

Toutefois, en dépit de la controverse éthique qui entoure l’utilisation des cellules souches embryonnaires dans la recherche et le fait que ces recherches sont illégales dans de nombreux Etats membres, le Parlement européen a fini par approuver l’utilisation de cellules souches obtenues à partir de ce que l’on appelle les embryons "surnuméraires", créés dans le cadre des techniques de procréation assistée (FIV) mais considérés par la suite comme excédant les besoins. Lors de l’examen du texte au Parlement en première lecture, un amendement qui aurait restreint la recherche aux lignées de cellules souches déjà obtenues afin de ne pas fournir de motifs de détruire d’autres embryons, a été rejeté à une majorité de seulement 19 voix.

 

Raisons données pour permettre le financement de la recherche sur les embryons

Pourquoi une telle proposition controversée a-t-elle été adoptée ? Quelles sont les recherches dont il a été estimé qu’elles justifiaient un processus aussi litigieux sur le plan éthique ? La réponse, c’est qu’il y a eu un lobbying intensif de la part des gros intérêts pharmaceutiques et des groupes de défense des patients (souvent financés par les mêmes intérêts pharmaceutiques). Ce lobbying a été exclusivement axé sur les traitements visant à guérir des infirmités et des maladies débilitantes, en allant jusqu’à amener des patients en chaise roulante à des conférences de presse et en déclarant que le Parlement devait autoriser ces recherches, faute de quoi on n’arriverait pas à mettre au point les traitements permettant à ces patients de quitter leur fauteuil roulant, alors que ces traitements sont à portée de la main.

 

Le Groupe européen d’Ethique (l’organisme consultatif officiel sur l’éthique biomédicale auprès du Président de la Commission), dans son Avis n°15 de novembre 2000 concernant les aspects éthiques de la recherche sur les cellules souches humaines et leur utilisation, a ouvert la voie à la recherche sur les cellules souches embryonnaires. Ce résultat a été obtenu en s’appuyant sur une idée ayant fait l’objet de débats célèbres, selon laquelle, puisque des pays ont déjà autorisé des recherches sur des embryons pour mettre au point des traitements de fécondation artificielle, il ne pouvait y avoir aucune barrière logique s’opposant à l’extension de ces recherches pour y inclure des traitements visant à guérir des maladies ou des lésions graves : “Le Groupe note que ….lorsque cette recherche [utilisation de matériaux provenant d’embryons humains] est autorisée afin d’améliorer le traitement de l’infertilité, on peut difficilement trouver un argument à invoquer pour interdire une extension du champ de ces recherches visant à mettre au point de nouveaux traitements contre les maladies ou lésions graves. En effet, comme dans le cas de la recherche sur l’infertilité, la recherche sur les cellules souches vise à soulager la souffrance humaine.”


Par la suite, dans son Avis n°22 de juillet 2007 sur la révision éthique des projets sur les cellules souches embryonnaires humaines (CSEh) du 7ème Programme-Cadre de recherche, le Groupe a déclaré que : “la justification de l’utilisation des cellules souches embryonnaires humaines dans le cadre du 7ème Programme-Cadre de recherche devait être examinée lors de l’évaluation scientifique des propositions de recherche. Les projets de l’UE ne peuvent être financés que si l’on ne peut trouver aucun moyen alternatif à l’emploi de cellules souches embryonnaires humaines et que la nécessité absolue de l’utilisation de ces CSEh a été scientifiquement établie et évaluée.” D’autre part, “les demandeurs doivent démontrer que leurs activités de recherche ont pour but des bénéfices futurs en termes de santé humaine ou des connaissances biomédicales et qu’elles ne peuvent être réalisées par des moyens alternatifs.”


Un résultat inattendu du 7ème Programme-Cadre

Comme la justification publique de ces recherches controversées sur le plan éthique est si clairement fondée sur le soulagement potentiel de la souffrance humaine, il est surprenant de noter que le projet de recherche le plus important à ce jour qui comporte l’utilisation de cellules souches embryonnaires humaines pour lequel un financement a été accordé au titre du 7ème Programme-Cadre n’a en fait absolument rien à voir avec des thérapies potentielles visant à guérir des maladies ou des infirmités humaines. Il s’agit d’un projet intitulé ESNATS, financé à hauteur de 12 millions d’euros en vue de l’élaboration de nouvelles stratégies alternatives d’expérimentation basées sur les cellules souches embryonnaires. On est loin de n’avoir aucune solution alternative à l’utilisation de cellules souches embryonnaires humaines dans ce projet : au contraire, les cellules souches embryonnaires vont être développées comme alternative aux tests de produits sur les animaux. Au lieu que les cellules souches embryonnaires humaines soient considérées comme dignes d’un plus grand respect ou d’une plus grande protection parce que des embryons humains ont dû être sacrifiés pour les obtenir, ce sont donc les cellules souches embryonnaires elles-mêmes qui se voient attribuer le rôle de solution alternative à quelque chose d’autre, jugé davantage digne de protection. Dans ce cas-ci, aucun bénéfice pour l’homme n’est mis en avant pour justifier la recherche.

 

En outre, pour ceux qui soutiennent que la destruction d’embryons humains est une atteinte aux valeurs fondamentales (comme par exemple les juges de la Cour européenne de Justice qui ont statué que "les principes fondamentaux garantissant la dignité et l’intégrité de l’Homme ne seraient pas respectés" si on brevetait un processus impliquant l’utilisation de cellules souches embryonnaires humaines), le financement de ce projet est un double coup dur. Non seulement des cellules souches embryonnaires vont être consommées dans le cadre du projet de recherche lui-même, mais si l’on estime que les recherches sont couronnées de succès, il sera requis des Etats membres de l’UE de consommer un nombre croissant de cellules souches embryonnaires, et ce de façon récurrente. La Directive de l’UE relative aux expérimentations animales stipule en effet que lorsqu’une méthode alternative est disponible, on ne peut pas utiliser d’animaux dans les tests sur les produits.

 

Conclusion – un exemple manifeste de la concrétisation de l’argument de la "pente glissante"

Il semble que nous soyons en présence d’un exemple très clair de mise en œuvre de l’argument de la "pente glissante". Après bien des controverses, la permission d’enfreindre un principe fondamental (le caractère sacré de la vie humaine) est accordée parce qu’on estime que cette violation est justifiée par la réalisation imminente d’un soi-disant plus grand bien (la guérison de maladies jusque-là incurables). Mais en l’occurrence, aucune guérison n’est en vue et la brèche a été exploitée dans l’intervalle à des fins complètement différentes, sans rapport direct avec le soulagement de la souffrance humaine. Dans le débat qui va prochainement se dérouler au sujet du remplaçant du 7ème Programme-Cadre, baptisé "Horizon 2020" par la Commission européenne, il faudrait saisir cette occasion pour colmater la brèche, qui n’a pas réussi à atteindre le but pour lequel elle avait été créée malgré de vives objections d’ordre éthique. Il faudrait aussi que le financement soit consacré au secteur plus prometteur des thérapies qui utilisent les cellules souches adultes, y compris les cellules pluripotentes induites.

 

David Fieldsend

Care for Europe

 

 

Version originale de l’article: anglais

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