Sunday 31. May 2020
#153 - octobre 2012

 

« Penser l'Europe » à 1000 m au-dessus du niveau de la mer

 

Entre le 16 août. et le 1er septembre 2012, le Forum européen d'Alpbach a réuni quelque 4000 participants : étudiants, scientifiques, représentants de la classe politique, diplomates, chefs d'entreprises et économistes. L'édition 2012 du Forum s'est déroulée dans le même cadre, mais sous une nouvelle présidence : Franz Fischler, l'ancien Commissaire européen à l'Agriculture, a remplacé Erhard Busek, qui avait occupé le poste de président de la Südosteuropainitiative et de l'IDM pendant de longues années.

 

« Attentes – L'avenir de la jeunesse » : c'est autour de ce thème générique que s'est déroulée l'édition 2012 de la semaine de séminaire (l'université d'été du Forum européen), et les différents débats, appelés les « Discussions » par les habitués d’Alpbach ; participants et intervenants y ont parlé de santé, de l'université, de technologie, d'économie, de marchés financiers, de politique et de l’environnement bâti; ils ont également pu échanger en comité plus restreint durant les nombreux autres débats et manifestations culturelles, et se retrouver à l’occasion de la séance de méditation matinale quotidienne organisée dans le cadre du Forum.

En août 1945, quelques mois seulement après la fin de la deuxième guerre mondiale, Otto Molden, ancien résistant du Tyrol et fils du célèbre rédacteur en chef de la « Neue Freie Presse », et le philosophe Simon Moser inauguraient les premières Semaines universitaires internationales (« Internationalen Hochschulwochen ») de l'université autrichienne. Alpbach, petite commune située dans une vallée transversale de l'Inntal, à 1000 m d'altitude, offrait alors un havre de paix et de quiétude propice aux échanges interdisciplinaires. Karl Popper, Erwin Schrödinger, Arthur Koestler, Ernst Bloch, Theodor Adorno, Jacques Delors, le cardinal König, Bruno Kreisky, de nombreux dissidents des pays de l'ancien bloc communiste ont fait partie des nombreuses personnalités à avoir séjourné à Alpbach, certaines d'entre elles juste une fois, d'autres ayant renouvelé leur participation au fil des années. Depuis la fin des années 90, les Semaines universitaires se sont développées et modernisées : elles ont vu naître le « Forum européen », se sont dotées d'un nouveau Palais des congrès et n'ont cessé d'attirer un public toujours plus nombreux. Cette année, elles ont ainsi réuni 4 000 participants venus de 60 pays, parmi lesquels 544 boursiers, de jeunes étudiants pour la plupart.

 

Au menu des discussions politiques du Forum européen, l'Europe et l'Union européenne, les Nations-Unies et la politique de sécurité internationale ont été au cœur des réflexions. Participants et intervenants ont également débattu d'autres sujets politiques d'actualité, dressé un premier état des lieux du « Printemps arabe » ou abordé diverses questions politiques liées au thème central du Forum. Dans les discussions sur le thème de la « Prévoyance pour les générations futures », ils ont analysé les résultats de la Conférence de Rio +20, parlé de sécurité alimentaire et du rôle des médias sociaux dans la participation politique.

 

Dès le premier débat public, consacré à l'avenir de l'intégration européenne, les intervenants ont su capter l'attention de l’auditoire. Ivan Krastev, membre de l'Institut für die Wissenschaft vom Menschen (Institut des Sciences humaines), a expliqué que la crise que nous traversons depuis quelques années a eu pour effet pédagogique d'initier une lente prise de conscience de la vulnérabilité de notre modèle social, économique et politique. Pour l'Europe, cela signifie que la désagrégation de l'Union européenne fait désormais partie des scénarios envisageables. À cette constatation s'ajoute le fait qu'une nouvelle fracture se fait sentir en Europe, en particulier dans les pays qui sont ébranlés par la crise économique et dont les habitants sont très largement hostiles à la politique. C'est ce qu'a confirmé l'ancienne commissaire européenne grecque Anna Diamantopoulou durant un autre débat public, en déclarant que l'avenir de son pays était suspendu au renouvellement d'un modèle économique exsangue, mais également de tout un système politique et social, un processus qui prendrait du temps, entre 5 à 10 ans selon ses estimations.

 

Les débats autour de la Conférence de Rio +20 ou sur le thème de la sécurité alimentaire ont mis en évidence la nécessité d'adopter un autre mode de vie, plus simple et plus cohérent par rapport à nos réelles capacités. La mise en pratique de cet impératif est largement freinée par le fait que la plupart des gens, parmi lesquels de nombreux jeunes, déclarent vouloir à tout prix conserver voire multiplier leurs avantages acquis. Une attitude que dénonce Ivan Krastev : « En continuant à nous accrocher aveuglément à notre niveau de vie actuel, nous serons contraints de l'abandonner complètement dans le futur. » Une affirmation qui résonne comme une sentence biblique...

 

À de nombreuses reprises, les débats ont pointé le faible intérêt des jeunes pour la politique. Deux manifestations ont fourni une possible explication de ce désamour : le débat consacré aux « Perspectives offertes aux jeunes générations » n'a en effet réuni que des représentants politiques, uniquement des hommes, d'une moyenne d'âge de 59 ans. Devant la mauvaise humeur du public, un des intervenants a finalement cédé sa place à une jeune participante. En soirée, la discussion sur le thème « Médias sociaux, mobilisation et participation politique » a confirmé la radicale évolution de la conscience et de l'action politiques des jeunes depuis l'apparition des réseaux sociaux. L'authenticité, l'ouverture au dialogue et l'acceptation de la critique jouent un rôle essentiel dans cette forme de communication à laquelle la plupart des gens doivent s'habituer et s'entraîner, car les utilisateurs « nés » avec les réseaux sociaux n'ont guère plus de 25 ans aujourd'hui. Des réflexions plus approfondies doivent encore être menées sur l'influence qu'aura cette nouvelle forme de communication, via Facebook, Twitter ou tous les autres jeunes médias, à la fois sur la politique et sur le fonctionnement de nos démocraties. Toutefois, les observateurs commencent à se rendre compte que les politiques, qu'ils soient expérimentés ou débutants, ne pourront pas ignorer cette nouvelle forme de communication à l'avenir.

 

Avec ses 68 ans, la vénérable institution qu'est le Forum européen ne fait pas exception. Comme Franz Fischler l'a indiqué dans son résumé du Forum 2012, son souhait est que le Forum européen s'internationalise et se renouvelle dans les années à venir. Dans cette optique, son organisation devra permettre aux participants du monde entier de contribuer et d’échanger en direct d'ici 5 ans via Livestream. Le Forum devra revenir à des thèmes plus percutants et offrir une tribune aux avis divergents. Vu sous l'angle du thème général retenu pour la prochaine édition du Forum européen (« Expériences et valeurs »), cette orientation suscite déjà la plus grande impatience.

 

Michael Kuhn

COMECE

 

Langue originale : allemand

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