Sunday 31. May 2020
#157 - février 2013

 

«Le chien de Tisma » ou: Vers où nous emporte l’Europe ?

 

«Nous sommes accroupis sur un bloc de glace à la dérive , sans savoir comment nous comporter, tandis que le courant nous entraîne en aval».


C’est dès le début de son livre paru l’année dernière et intitulé «  Si l’Europe échoue, alors qu’en est-il ? » que l’historien et écrivain néerlandais Geert Mak rapporte cet évènement que lui avait raconté l’écrivain serbe Aleksandar Tišma. Durant l’hiver 1999, par un malheureux jeu de circonstances, Jacky, le chien de Tišma, se retrouve piégé sur un bloc de glace sur le Danube gelé. Figé par la peur, le chien reste accroupi sur le bloc de glace qui descend lentement le courant. Les appels ne servent à rien, en état de choc, il semble paralysé. C’est seulement avec l’intervention courageuse d’un enfant, qui le saisi par le cou et le ramène sur la rive, que Jacky sera tiré d’affaire.

Dans le contexte actuel de l’Union européenne, Mak approuve la conclusion de Tišma : «Nous sommes accroupis sur un bloc de glace à la dérive , sans savoir comment nous comporter, tandis que le courant nous entraîne en aval».

 

Cette métaphore est-elle trop radicale, simpliste voire pathétique ? Geert Mak n’est pas un « europessimiste », ses publications précédentes en témoignent. Mais le présent essai révèle sa profonde inquiétude. Le projet d’intégration européenne, fondé sur le respect des droits de l’homme et des valeurs démocratiques, a –t-il encore une chance de survivre ? Ne risque t il pas d’échouer par sa pensée unique globale du marché et de la libre concurrence, une pensée qui révèle un mépris arrogant de « l’existence humaine normale » et a perdu ton lien avec la société réelle ?

Avec cette crise, les gens ne semblent pas savoir ce qui leur est arrivé. « Ils se retirent dans une sorte d’anesthésie sociale. » Ceci est doublement dangereux selon Mak : d’un côté, les gens risquent de tomber plus facilement dans les tentations populistes (bien que Mak fasse clairement ressortir ce qui distingue la situation actuelle du nationalisme populiste des années 30.) ; de l’autre, les gens risquent de perdre fondamentalement confiance dans la capacité de la politique et des politiciens à résoudre les problèmes. « C’est à cela que ressemble notre bloc de glace. Il est bon que nous le sachions. Mais que faire maintenant ? »

 

Pour répondre à cette question, Geert Mak n’apporte pas de recette miracle. La situation actuelle recèle néanmoins selon lui l’opportunité pour nous de voir enfin l’Europe telle qu’elle est, avec ses forces et ses faiblesses. Nous devons nous poser la question de ce que nous voulons faire avec cette Europe, au delà de la lassitude politique actuelle. Au lieu de nous laisser dériver, nous pouvons nous poser la question du but et des limites de notre voyage vers l’unité européenne. C’est sur ce point que nous devons, selon la conclusion de Mak, ouvrir une discussion, car nous devons, en tant que citoyens, reprendre le gouvernail de la Politique et de la Démocratie. Pour ce faire, il nous faut des représentations, des objectifs et des visions diverses, voire absolument contradictoires. En ce sens, la contribution de David Cameron, par son discours sur l’Europe la semaine dernière, est judicieuse à condition d’être relevée, développée, questionnée, contredite, bref : discutée. Comme ce sera le cas lors de la table ronde européenne aux BOZAR à Bruxelles entre des personnalités politiques européennes comme Sylvie Goulard, Mario Monti, Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt.

Maintenant il ne manque plus qu’une chose : la volonté des citoyens eux-mêmes de participer à cette discussion, car : «  Pour pouvoir quitter le bloc de glace à la dérive, nous devons, nous, les citoyens européens, vouloir par nous mêmes quelque chose. Et c’est là que réside une partie du problème : nous avons désappris à vouloir. Les marchés financiers nous ont instillé l’impression qu’il n’est plus nécessaire de vouloir quoi que ce soit. Ils ont pu nous gouverner, parce que nous, européens, l’avons laissé faire. »

Réactiver politiquement le citoyen, non pas comme une thérapie de divertissement, mais plutôt comme une nécessaire thérapie de guérison, qui modifie l’une ou l’autre mauvaise habitude bien ancrée : ne serait-ce pas là un digne objectif pour l’ « Année européenne des citoyens » ?

Michael Kuhn

COMECE

 

Version originale de l’article : allemand

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