Sunday 31. May 2020
#158 - mars 2013

 

Expression religieuse dans la sphère publique

 

Plutôt que de considérer principalement ces affaires comme des attaques contre l’expression religieuse sur le lieu de travail, il serait peut-être plus utile de les voir comme des éléments inévitables de notre débat public.


Les affaires récentes qui sont passées devant la Cour européenne des Droits de l’homme au sujet du port de la croix sur le lieu de travail par deux citoyennes britanniques ont fait monter certains aux barricades au nom de la protection de la liberté religieuse. Les arrêts de la Cour n’ont pas entièrement solutionné leurs préoccupations, parce qu’ils paraissent représenter une intrusion de la loi dans un domaine compris à juste titre comme étant celui de la liberté personnelle. Dans le cas de Mme Eweida, le résultat a été la révision de la politique de British Airways pour lui permettre de porter une croix au travail. Dans le cas de Mme Chaplin, une infirmière, l’arrêt de la Cour a confirmé l’objection de son employeur à ce qu’elle porte une croix, un arrêt fondé sur des motifs pratiques de santé et sécurité.

 

Plutôt que de considérer principalement ces affaires comme des attaques contre l’expression religieuse sur le lieu de travail, il serait peut-être plus utile de les voir comme des éléments inévitables de notre débat public. Les audiences de la Cour européenne des Droits de l’homme peuvent être considérées comme s’inscrivant dans un dialogue juridique, culturel et politique. Elles font partie d’un processus constant et souvent fructueux de "repositionnement et de reformulation des droits", qui se déroule dans la sphère publique des démocraties libérales et qui se produit en rapport avec le dialogue démocratique et l’herméneutique juridique. Il faudrait peut-être plutôt considérer que les conclusions des audiences de la Cour  européenne entrent dans un dialogue entre la Convention européenne des Droits de l’homme et la législation nationale britannique, sans parler de la législation de l’Union européenne contre la discrimination. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas certains dangers dont il faut être conscient lorsqu’il s’agit de négocier l’espace de l’expression religieuse en dehors de la sphère privée. Des perspectives tirées de la théorie politique peuvent nous aider à reconnaître les enjeux.

 

Des couches identitaires "épaisses"

Dans le cadre du processus de dialogue permanent mentionné plus haut, ce qui fait l’objet de négociations, c’est la manière dont des couches identitaires "épaisses" – c’est-à-dire riches en appartenances, convictions et positions morales – peuvent être situées et exprimées au sein d’un cadre libéral. Un idéal libéral particulier est celui du "moi qui précède ses fins". Dans cette perspective, le moi peut être détaché de ses convictions, de ses goûts ou de ses préférences : les fins ne sont pas intrinsèques au moi mais distinctes. Le prolongement de ce point de vue philosophique dans le domaine social pourrait être le fait d’attendre des gens, lorsqu’ils pénètrent dans l’espace public, qu’ils mettent de côté leurs couches identitaires "épaisses" (et les symboles qui les accompagnent) et n’y apportent que leur moi "pur", "non encombré".

 

Le danger, c’est que l’on peut appliquer ce raisonnement bien au-delà du politique pour dire que l’expression des "doctrines centrales" ou des convictions morales ou philosophiques fondamentales ne doit pas sortir de la sphère privée, de façon à ne jamais rendre ces convictions visibles aux autres. On pourrait penser que le libéralisme implique une grande pluralité d’identités, de symboles et de formes d’expression dans l’espace public. Mais il est également possible d’avoir une distorsion du libéralisme, qui requiert l’abandon de ces marqueurs culturels pour que l’espace public reste "neutre" – fade et dénué de toute problématique. Cette impulsion dérive de ce que Michael Walzer appelle "l’art libéral de la séparation" : "le libéralisme est un monde de murs, et chacun d’eux engendre une liberté nouvelle". Pour Walzer, "l’art de la séparation contribue à isoler les contextes sociaux", à placer chaque personne "au sein de son propre cercle" et à délimiter des espaces où certaines façons de parler, certains modes d’expression sont possibles ou non.

 

Toutefois, pour reprendre les termes de Walzer, il manque à cette impulsion de séparation "une compréhension riche ou réaliste de la cohésion sociale". Elle ne reflète pas la vraie vie des gens, une vie où les symboles et les convictions passent d’un domaine de la vie à l’autre, de la sphère privée à la sphère professionnelle ou à la sphère politique. En fait, en créant des "sphères" distinctes – des catégories telles que "privé" ou "public" – cette compréhension évite l’unité essentielle de la vie de quelqu’un : elle sépare non seulement les différentes dimensions de la société mais aussi les différentes dimensions de la personne.

 

Reconnaissance

Une vision contrastée de la cohésion sociale est proposée par Charles Taylor, qui affirme que nous avons besoin de "dûment reconnaître… ce qui est universellement présent – tout le monde a une identité – en reconnaissant ce qui est spécifique à chacun". La position de Taylor dénote une orientation libérale allant dans le sens de l’universalité et de la tolérance tout en permettant aux couches identitaires "épaisses" – y compris les identités religieuses – de passer dans la sphère publique, pour être éventuellement exprimées via des symboles et des signes. En effet, pour Taylor, la "demande universelle" elle-même "alimente la reconnaissance d’une spécificité".

 

Même si le cas de Mme Eweida et celui de Mme Chaplin n’offrent aucune raison de susciter la crainte et les tremblements, ils font quand même réfléchir. Les gens sont porteurs d’une culture, de couches identitaires "épaisses", et ceci est inévitablement exprimé et rendu visible dans la vie quotidienne. Cette réalité sociale continuera de constituer un défi pour "l’art libéral de la séparation" ; nous pouvons donc nous réjouir de l’établissement d’un processus permanent de dialogue et de négociation à l’avenir, ce qui est naturellement une bonne chose.

 

Benedict Coleridge

Service Jésuite des Réfugiés – Europe (JRS)

 

 

Version originale de l’article : anglais

Teilen |
europeinfos

Published in English, French, German
COMECE, 19 square de Meeûs, B-1050 Brussels
Tel: +32/2/235 05 10
e-mail: europeinfos@comece.eu

Editors-in-Chief: Martin Maier SJ

Note: The views expressed in europeinfos are those of the authors and do not necessarily represent the position of the Jesuit European Office and COMECE.
Display:
http://www.europe-infos.eu/