Friday 10. July 2020
#161 - juin 2013

 

Âmes pour l’Europe : Stefan Zweig

 

L’Union européenne peut sembler manquer d’assurance aujourd’hui : ses dirigeants politiques vacillent tandis que ses intellectuels sont en proie à la confusion à l’égard du chemin à suivre et sont vagues au sujet de l’identité de l’Europe. Pour l’auteur autrichien Stefan Zweig, par contre, l’Europe était son Heimat, sa maison, et même s’il n’était pas croyant au sens classique du terme, il était convaincu que l’Europe avait une âme.


Stefan Zweig est l’auteur européen qui a été le plus connu et incontestablement le plus vendu dans la période de l’entre-deux-guerres. Né à Vienne en 1881, Zweig a eu une influence et un lectorat similaires à ceux de William Somerset Maugham dans le monde anglophone en raison de sa production littéraire et de la diversité des sujets abordés, sans parler des milieux sociaux où il évoluait. Mais il y a 71 ans, le 22 février 1942, l’auteur, dramaturge, essayiste et journaliste autrichien Stefan Zweig et sa jeune femme Lotte se donnaient la mort dans leur maison d’adoption de Petrópolis, une verte banlieue de Rio de Janeiro.

 

L’effondrement du rêve européen

Ce double suicide choqua les milieux littéraires des deux côtés de l’Atlantique et laissa le vaste cercle d’amis de Zweig en proie au chagrin. Mais les amis de l’auteur comprirent néanmoins la raison de son geste. Zweig avait tout perdu : sa bien-aimée Vienne avait été annexée lors de l’Anschluss, l’élégante maison de Salzburg où bon nombre de ses amis avaient été reçus avait été réquisitionnée par les Nazis, Paris – une ville pour laquelle il avait une affection particulière – était sous occupation allemande et il avait même donné à un ami la machine à écrire dont il s’était servi pour écrire son autobiographie. La mort de Zweig, comme ne l’ignoraient pas ses amis, était en fait provoquée par l’effondrement du rêve européen.

 

Une nouvelle Europe allait toutefois naître des cendres de la Deuxième Guerre mondiale – d’une façon que le pacifiste et internationaliste convaincu qu’était Stefan Zweig n’aurait jamais pu imaginer – grâce à la vision, façonnée dans une mesure assez considérable par la doctrine sociale de l’Eglise, et à la volonté politique de Schuman, Adenauer et De Gasperi. Or, cinquante-six ans après l’établissement de la Communauté Economique européenne par le Traité de Rome, cette vision fondatrice s’est obscurcie et la volonté politique est effectivement très vacillante alors que l’Union européenne actuelle se collette avec la crise de l’euro. Et pourtant, le langage du rêve, que le pragmatisme technocratique des mandarins du Berlaymont d’aujourd’hui menace de réduire au silence mais que Zweig a exprimé avec toute l’éloquence poétique et la mélancolie si caractéristiques de l’intelligentsia juive de la Mitteleuropa de l’entre-deux-guerres, ce langage se fait de nouveau entendre, dans les directions parfois les plus inattendues.

 

La chancelière allemande Angela Merkel, interviewée par Ian Traynor, rédacteur en chef pour l’Europe du journal The Guardian à la fin janvier 2012, à la veille d’encore un autre sommet de la dernière chance sur l’euro, a en effet rappelé qu’en dépit de sa réputation de prudence et de pragmatisme, elle avait une conviction profonde qui pouvait s’exprimer ainsi : "[L’Europe] est mon continent – un continent dont les habitants ont les mêmes valeurs qui me sont chères". Quelque temps auparavant, le Grand Rabbin Jonathan Sacks, invité à faire une conférence à l’Université grégorienne de Rome, faisait écho aux aspirations du compatriote d’Angela Merkel, le pape Benoît XVI, en se référant à cette même communauté de valeurs et en ajoutant que l’avenir de l’Europe dépendait de l’intégration du spirituel dans les efforts pour retrouver la motivation et l’identité du continent [TABLET 17/24 décembre 2011].

 

Stefan Zweig considérait l’Europe comme une communauté de cultures. En tant qu’auteur, dramaturge, journaliste et infatigable orateur, dont la fortune lui permettait de beaucoup voyager, Zweig a passé toute sa vie adulte à faire en sorte que les peuples d’Europe se connaissent mieux les uns les autres. Il a traduit en allemand les œuvres de deux contemporains internationalistes, le poète belge Emile Verhaeren et le romancier français Romain Rolland, pour les faire connaître au monde germanophone. Il a rédigé des biographies historiques riches en couleurs et en imagination, dépeignant des personnalités aussi diverses que Marie Antoinette, Mary Stuart [pour laquelle il a effectué des recherches dans la salle de lecture du British Museum], le sinistre Joseph Fouché, ministre de la police de Napoléon et, comme pour afficher ses lettres de créance europhiles, Erasme de Rotterdam, qui est son chef d’œuvre biographique. Zweig était convaincu du bien-fondé d’aider les Européens à mieux se connaître les uns les autres et à mieux comprendre ce qui fait leur âme, leur Geist. Pour Zweig aussi, l’âme de l’Europe était une priorité essentielle.

 

Un élément central des ambitions personnelles et littéraires de Zweig, c’est la création d’une fraternité universelle reposant sur la compréhension de valeurs humaines et culturelles partagées. Zweig et sa première femme Friederike avaient délibérément choisi de vivre à Salzburg, précisément parce que cette ville se situe au carrefour de l’Europe.

 

D’où l’urgence de la quête de l’Europe à la recherche d’elle-même, mise en route à l’origine par Jacques Delors au début des années 1990 et embrassée ensuite par le pape Benoît et par Jonathan Sacks, comme une quête de l’âme de l’Europe. Il est intéressant de voir que les Livres de Poche viennent de publier les œuvres complètes de Stefan Zweig dans une jolie édition de poche, s’attendant visiblement à un large lectorat. Cette recherche de l’âme insaisissable de l’Europe pourrait bien commencer par une redécouverte des écrits de Zweig.

 

Patrick H. Daly

Secrétaire Général de la COMECE

 

 

Version originale de l’article : anglais

 

Teilen |
europeinfos

Published in English, French, German
COMECE, 19 square de Meeûs, B-1050 Brussels
Tel: +32/2/235 05 10
e-mail: europeinfos@comece.eu

Editors-in-Chief: Martin Maier SJ

Note: The views expressed in europeinfos are those of the authors and do not necessarily represent the position of the Jesuit European Office and COMECE.
Display:
http://www.europe-infos.eu/