Tuesday 7. April 2020
#161 - juin 2013

 

La citoyenneté comme engagement du chrétien

 

La Commission européenne identifie une série de mesures concrètes pour surmonter les obstacles auxquels se heurtent les citoyens européens dans l’exercice de leurs droits. C’est une démarche dont on peut se féliciter, mais les chrétiens sont appelés à aller plus loin.


En cette année européenne des citoyens, le récent rapport de la Commission européenne, Citoyens de l’UE : Vos Droits, Votre Avenir (uniquement disponible en anglais), propose une série de mesures concrètes pour surmonter les obstacles qu’elle identifie en ce qui concerne l’exercice des droits des citoyens.

 

Si ces mesures sont mises en œuvre, elles iront plus loin que les droits utiles des consommateurs et favoriseront l’inclusion sociale : pour ne prendre que deux exemples, il s’agit d’allonger la période de trois mois pendant laquelle les demandeurs d’emploi perçoivent actuellement des allocations de chômage dans leur pays d’origine lorsqu’ils cherchent un emploi dans un autre pays de l’Union européenne ; il s’agit aussi de clarifier les règles pour que les stagiaires ne soient pas exploités en faisant un travail non rémunéré. Comme le souligne avec insistance le rapport, "la protection et la prise en charge spécifique des membres les plus vulnérables de la société sont au cœur du modèle social européen".

 

Le rapport expose la valeur ajoutée de la citoyenneté européenne, qui complète la citoyenneté nationale. Cette valeur ajoutée est soulignée si, comme il semble probable, quelques propositions rencontrent de l’opposition dans certains Etats membres.

 

Toutefois, comme il a déjà été observé dans EuropeInfos, la citoyenneté implique des droits, mais ces droits ne définissent pas la citoyenneté. La tradition théologique catholique offre des ressources pour réfléchir sur la dimension plus profonde de la citoyenneté.

 

Etant donné que l’appartenance est intrinsèque à l’être humain, les structures d’appartenance peuvent exprimer authentiquement notre humanité. La manière totalement dénuée de sentimentalité avec laquelle Aristote considère la famille dans Le Politique, à savoir comme une "association naturelle, constituée en vue de la satisfaction des besoins quotidiens", pourrait paraître surprenante aujourd’hui : la famille est le fondement de la société et non son sommet. Par contre, la  communauté politique n’existe pas simplement pour pourvoir aux nécessités quotidiennes de la vie, mais "pour l’accomplissement de la vie bonne". Le bonheur [eudaemonia] s’exprime par le "bien vivre" dans le monde social : la vertu ou l’excellence [arete] présuppose le monde public qui l’appelle. Pour Aristote, l’homme est donc par nature un "animal politique".

 

Thomas d’Aquin suit Aristote, mais d’un œil critique, en défendant l’idée que les personnes s’associent les unes aux autres non seulement pour des questions de subsistance et d’auto-défense mais aussi en vue de la plénitude de leur développement intellectuel et moral. Mais alors qu’Aristote identifie la catégorie des "esclaves naturels" (outre ceux qui sont esclaves par suite des circonstances, telles qu’une défaite militaire), Thomas d’Aquin – précisément à la lumière de sa foi chrétienne – nie l’existence d’esclaves naturels. Ainsi, les droits et les responsabilités de la citoyenneté ne peuvent être réservés à une élite.

Toutefois, la position thomiste ne suppose en aucun cas le caractère absolu de l’Etat. La citoyenneté  demeure une forme d’appartenance sociale parmi d’autres, étant entendu que chacune de ces formes exprime différentes dimensions de notre être et que chacune d’elles nous impose des exigences  légitimes. Ces exigences sont nécessairement en tension (citoyenneté contre parenté, ou citoyenneté contre appartenance religieuse) et les tensions inhérentes ne peuvent être résolues que dans des contextes spécifiques, grâce au discernement. Du point de vue théologique, l’Etat (ou, bien sûr, l’Union européenne) deviendrait une "idole" en réclamant un statut absolu. Il en irait de même pour la famille, le marché libre ou même l’Eglise visible – qui existe pour servir le règne de Dieu.

 

"Le sentiment d’appartenance à la citoyenneté" se rattache aux personnes humaines, qui ont chacune une destinée personnelle unique, une liberté morale, une vocation à être créative et pas simplement passive ; ce sentiment se rattache aussi à une solidarité humaine sans aucune limitation à l’un ou l’autre secteur. Les personnes ne peuvent apporter à l’Etat ce qu’Aristote appelle de "nobles actions" qu’à partir de leur propre liberté morale et spirituelle créatrice, qui transcende l’Etat. Cette tension inhérente a été profondément exprimée dès le deuxième siècle dans l’Epître à Diognète :

 

"Pour les chrétiens, toute région étrangère est une patrie, et toute patrie ici-bas est une région étrangère. (…) Soumis aux lois établies, ils sont, par leur vie, supérieurs à ces lois. (…) Pour tout dire, en un mot, les chrétiens sont dans le monde ce que l’âme est dans le corps".

 

La liberté des citoyens n’est pas moins importante que leur loyauté. Il faut que cette liberté soit respectée et encouragée pour que l’Etat (ou l’Union européenne) puisse être florissant. Nous devons toujours discerner les frontières entre la communauté politique comme "structure de grâce" (au service de la justice et du bien commun) et la communauté politique comme "structure de péché" (axée sur le développement maximum de son propre pouvoir). Ce discernement n’est pas un rejet de la cité, de l’Etat ou de l’Union européenne, mais une contribution plus profonde à sa vie.

 

Frank Turner SJ

JESC

 

 

Version originale de l’article : anglais

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