Wednesday 28. October 2020
#162 - Juillet-août 2013

 

Égypte, faut-il repenser l’aide ?

 

La question de l’aide à l’Égypte devra se poser également avec le nouveau gouvernement mis en place.


Depuis plus de deux ans, l’Égypte passe par des moments difficiles et mouvementés. Les premiers soubresauts d’enthousiasme suite à la chute du Président Moubarak, ont rapidement laissé place à une certaine désillusion de la part de bon nombre d’activistes, de révolutionnaires et d’un certain secteur de la population. Ajoutons à ce long et pénible chemin truffé d’embûches, une difficile et grave situation sociale et économique qui se traduit à tous les niveaux de la vie quotidienne des plus de 80 millions d’habitants que compte le pays.

 

Suite aux manifestations à l’occasion du premier anniversaire de la prise du pouvoir du Président Mohamed Morsi, d’importantes manifestations anti-Morsi ont eu lieu, aboutissant à la chute de celui-ci et à son remplacement par un gouvernement intérimaire, mis en place par l’armée. L’instabilité du pays risque de perdurer, et plusieurs crises pourront encore ébranler la vie politique dans les semaines et les mois à venir.

 

Dans ce climat de remous politiques et sociaux, aussi bien au niveau national que régional, est venu s’ajouter une question quelque peu différente mais qui a eu peu d’échos en Égypte : un rapport élaboré et rendu public par la Cour des comptes européenne, concernant les aides européennes accordées à l’Égypte. Selon ledit rapport, l’aide d’un milliard d’euros allouée à l’Égypte depuis quelques années, pour la promotion de la gouvernance et d’autres dossiers en rapport avec la société civile, n’a pas eu l’effet escompté. Principalement deux points sont avancés : le manque de visibilité quant à l’utilisation de la part des autorités égyptiennes de ces fonds, et l’attribution de l’aide en l’absence d’avancées dans ce domaine !

 

Mais la question qui ressort est bien entendu : pourquoi avoir appuyer un régime dont les messages transmis depuis bientôt un an, étaient pourtant assez clairs, et ne laissaient pas l’ombre d’un doute concernant l’inflexion qu’il voulait donner au pays ? Alors que nous assistions à un recul, ou dans le meilleur des cas, à une stagnation dans les domaines des Droits de l’Homme, des agressions sexuelles vis-à-vis des femmes, de la liberté de presse, d’expression ou de conscience, les « pays amis » qui réclamaient officiellement plus de démocratie et de libertés, auraient dû s’y prendre autrement si leur but ultime était en effet la démocratie. Mais il semblerait que le but recherché était plutôt, une fois de plus, la stabilité de l’Égypte à tout prix. Et il fallait bien entendu mettre les moyens.

 

Depuis la Révolution, le sort des minorités religieuses n’a fait que se détériorer. Les crispations interconfessionnelles ont été entre autre attisées par les discours extrémistes de certains prédicateurs à l’antenne sur plusieurs chaînes et médias islamiques.

Et quant à la société civile de manière générale, même si l’on assiste à un inexorable éveil de celle-ci, de graves décisions et mesures de répression et de musellement étaient régulièrement adoptées (décret constitutionnel adopté par le Président Morsi en automne 2012, adoption de la nouvelle Constitution quelque peu controversée par les secteurs dits libéraux, projet de loi visant à établir un contrôle plus strict des ONG, et un long etcetera).

 

Ce n’est donc pas étonnant que dans ce contexte de mécontentement concernant le grand bond en arrière réalisé dans tous ces domaines, l’étude menée par la Cour des Comptes européenne concernant le milliard d’euros accordé à l’Égypte par l’Union européenne, ne soit pas passée inaperçue .

 

Alors que cette somme allouée à l’Égypte était principalement destinée à la gouvernance et au développement de programmes portant sur la société civile, il apparaît clairement que non seulement les résultats dans ce domaine restent relativement décevants, mais en plus qu’une partie de la somme aurait été engloutie par les méandres bureaucratiques et divers Fonds spéciaux, intouchables et inaccessibles et donc incontrôlables et intraçables !

 

Pourquoi donc aussi bien les États-Unis, que l’Union européenne se prêtent-ils à ce jeu, en n’assurant pas leurs arrières, en ne prenant pas les précautions nécessaires afin d’éviter ce genre d’erreurs ? Pourquoi ne pas établir des mesures de contrôle des fonds alloués et de conditionnalité pour distribuer l’aide ?

 

Il semblerait au contraire, que toutes les décisions et mesures adoptées par le gouvernement à l’encontre des libertés civiles, et des libertés tout court, rassuraient et réconfortaient les chancelleries occidentales dans leur chemin vers une soit disant stabilité à court et moyen terme.

Il serait peut-être temps qu’elles revoient leurs priorités à moyen et long terme. Quoi qu’il en soit, il en ressort que les aides, quelles qu’elles soient, devraient être attribuées avec une certaine conditionnalité, et qu’un processus de suivi plus strict devrait être mis en place.

 

Eva Saenz-Diez

Docteure et chercheure sur le Monde arabe (Université de Paris 8, Universidad Autónoma de Madrid). Auteure de Égypte d'une Révolution à l'autre. Politiques d'enseignements et changements sociaux (Ed. Publisud, Paris, 2013).

 

 

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