Thursday 29. October 2020
#167 - janvier 2014

 

Centrafrique: un témoignage sur la situation

 

Seleka, qui signifie « Union » en sango, c’est le nom pris par l’union de divers mouvements de rebelles qui ont pris le pouvoir en Centrafrique en s'emparant le 24 mars 2013 du palais présidentiel.


Le 5 décembre dernier, une résolution de l'ONU a permis à la France d'envoyer des troupes armées en Centrafrique afin de désamorcer le conflit et de protéger les civils. Nous avons interviewé le Père Jean-Luc Ragonneau sj, récemment professeur au Séminaire interdiocésain Saint Marc à Bimbo, dans la banlieue de Bangui.

 

Père Ragonneau, vous venez de passer deux ans en République centrafricaine. Pouvez-vous décrire comment la situation des populations a évolué ces dernières années ?


Ce qui se passe actuellement s’explique par le passé récent. Ce pays a connu des coups d’Etat à répétition : toujours un prétendu « sauveur » arrivait au pouvoir, bien souvent avec l’appui de forces extérieures – en particulier la France - et après quelque temps, l’exercice du pouvoir était gangrené. Les populations n’avaient aucune confiance en ceux qui les dirigeaient. Elles savaient que le souci des uns et des autres était de « manger » (nous dirions de se remplir les poches). Pour elles, tout cela se traduisait par une misère toujours plus grande, une insécurité constante, des moyens insuffisants concernant la santé et l’éducation. Ainsi, au départ, la rébellion Seleka était considérée d’un œil bienveillant, mais très vite il a été possible de se rendre compte que toutes les exactions commises (pillages, vols, viols, destruction de l’état civil, tueries,…) ne visaient pas à établir un ordre nouveau, mais à « manger » sur le dos du peuple, en attendant… quoi ? Nul ne le sait ! Les responsables politiques – auto-désignés à certains postes et non des moindres – n’ont pas su rendre l’espoir disparu. Aujourd’hui les populations en ont assez; elles attendent de l’extérieur un mieux, mais qui pourra les unir, les diriger ?

 

Le conflit qui se joue en Centrafrique a-t-il une composante religieuse ?


Tout s’est enclenché par des revendications politiques : il fallait chasser le président Bozizé qui avait transformé la démocratie en une dictature qu’à tout instant chacun pouvait craindre (arrestations illégales, corruption,…). Une autre revendication pour ces conflits locaux est économique : trop survivent avec presque rien, sans avenir se dessinant.

 

On reproche aux rebelles du Seleka, qui ont pris le pouvoir depuis le 24 mars 2013, de vouloir instaurer un Etat islamique. Vous confirmez ?

 

C’est le discours de nombreux médias qui ne s’intéressent qu’au factuel et à l’instant. La Centrafrique est composée approximativement de 80 % de chrétiens (toutes confessions confondues, et parfois les dimensions chrétiennes sont difficiles à reconnaître) et de 12 % de musulmans, le reste se partageant entre d’autres religions ou aucune. Tous vivaient en bonne intelligence.

 

Juste un exemple pour montrer que ce conflit n’est pas de prime abord interreligieux. Les anti-balaka sont des groupes d’auto-défense qui se sont organisés pour tenter de répondre aux ex-seleka, bien souvent uniquement avec des machettes. Dans un message du 7 décembre dernier, la Conférence Episcopale de CentreAfrique déplorait «  les amalgames qui sont faits au sujet des anti-balaka et leur assimilation aux mouvements chrétiens. En effet les anti-balaka sont l'expression du ras-le-bol d'une partie de la population face aux nombreuses exactions commises par les rebelles de la Seleka. Toutefois nous réitérons que tous les anti-balaka ne sont pas des chrétiens et que tous les chrétiens ne sont pas des anti-balaka. Il en est de même pour les ex-seleka et les musulmans ». Qu’est-ce qui peut donner cette impression ? La Seleka est une coalition où les Centrafricains ne sont pas la majorité, il y a beaucoup de tchadiens, de soudanais… musulmans , c’est vrai, mais ils n’ont rien à voir pour le moment avec des djihadistes qui voudraient instaurer un Etat islamique. Leur comportement est en contradiction avec de nombreux passages du Coran, ce que des imams centrafricains n’ont pas manqué de leur faire remarquer.

 

Il y a eu des amalgames qui ont pu conduire à transformer ce conflit en un conflit interreligieux, mais cette mutation est liée à certains faits : pillages des communautés catholiques (mais où trouver des véhicules ?), à une désinformation voulue (par certains, tapis dans l’ombre…), à un manque de décisions sans quoi un Etat digne de ce nom ne peut exister. Bref, ces amalgames sont un bon moyen pour transformer une situation complexe en une situation explosive.

 

La France est intervenue début décembre en Centrafrique avec un mandat des Nations Unies. Quelles sont les chances de succès d’une telle opération selon vous ?


Il fallait une intervention forte et il est vrai que l’armée française peut faire peur à des hommes moins bien armés, pas du tout organisés… Mais c’est une chose de rétablir un certain ordre dans les grandes artères des principales villes, et une autre de rétablir l’ordre partout. Ce qui risque de se passer c’est que les « ex-rebelles » jouent au chat et à la souris, en se fondant dans les quartiers ou dans l’arrière-pays… là, la puissance militaire ne suffit plus ! Il faudra certainement beaucoup de temps et de moyens de tous ordres pour remettre en selle un gouvernement digne, capable et compétent, et pour former le personnel en question, car les habitudes sont là… Beaucoup attendent un pouvoir constructif pour le pays, mais il y a eu déjà tellement d’échecs dans la courte histoire du pays…

 

Le « père fondateur » du pays est l’abbé Barthélémy Boganda. Elu président en 1958, il rêvait de créer un grand état d’Afrique centrale, indépendant, fédéral et imaginait même l’avènement des Etats Unis d’Afrique latine. Une vision similaire à celle de Robert Schuman. Ce projet peut-il être relancé selon vous ?


La vision de Barthélémy Boganda était réaliste, car il avait conscience de l’enclavement de son petit pays, enclavement qui pénalise l’économie. Actuellement, la Centrafrique et quelques Etats limitrophes travaillent en commun ou essaient, à travers quelques organismes comme la CEMAC (Communauté Economique et Monétaire de l’Afrique Centrale). La difficulté est que la confiance n’est pas le ciment unificateur : il n’y a qu’à écouter ce qui est dénoncé au sujet du double- voire triple- jeu du Tchad ou du Cameroun. Les centrafricains se savent un petit pays pauvre avec des ressources potentielles à exploiter mais ils sont persuadés qu'on veut tout leur prendre. Ce fut par exemple en décembre 2012 un argumentaire dans les discours de Bozizé qui a abouti au caillassage de l’Ambassade de France, de même qu’aujourd’hui certains sont suspicieux sur les raisons qui conduisent la France à intervenir ou tel autre Etat voisin. Pour que le projet de Boganda, sous une forme ou une autre, se construise, cela nécessiterait un développement du pays qui pourrait parler d’égal à égal et non pas en continuel quémandeur. Quel sera le chemin de la réconciliation et du renouveau pour le peuple centrafricain ? Certainement il sera long... quand les cœurs seront apaisés !

 

interview réalisée par Johanna Touzel

le 9 décembre 2013

COMECE

 

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