Wednesday 3. June 2020
#178- janvier 2015

 

Dieu, la levure et les émissions de CO2 : le monde étonnant de la biologie synthétique et ses défis pour l'Union européenne

 

Un nouveau domaine de recherche est en voie d'émergence : il pose des questions éthiques cruciales auxquelles il faut s'atteler.


"Et l'homme créa la vie". C'est par cette expression accrocheuse qu'un grand magazine d'actualité international annonçait il y a quelque temps la création par deux biologistes américains, Craig Venter et Hamilton Smith, d'une bactérie possédant un génome artificiel ; il s'agit de la création d'une créature vivante sans aucun ancêtre. Craig Venter, qui est également reconnu comme étant l'un des premiers à avoir séquencé le génome humain (et ce, par le tout premier séquençage du génome d'un organisme vivant, là encore une bactérie), a stupéfié une nouvelle fois la communauté scientifique et l'opinion publique en mars dernier en synthétisant maintenant un chromosome artificiel destiné à une créature dotée de cellules complexes, un chromosome de levure.

 

C'est de cela qu'il s'agit quand on parle de biologie synthétique (parfois appelée SynBio) : ce nouveau domaine de recherche est défini par l'objectif de modifier "les organismes existants en concevant et en synthétisant des gènes artificiels (…) et des systèmes biologiques complets afin (…) d'accomplir de nouvelles fonctions utiles" (notamment des fonctions que l'on ne connaît pas dans la nature). Cette définition a été fournie dans un Avis de novembre 2009 consacré à "l'éthique de la biologie synthétique", élaboré par le Groupe européen d'éthique des sciences et des nouvelles technologies, un organisme consultatif auprès de la Commission européenne.

 

Le cadre réglementaire européen applicable n'est pas unifié et comporte des textes législatifs qui régissent les diverses applications de la SynBio, y compris la législation concernant les OGM, les médicaments, les appareils médicaux et les appareils de diagnostic médical in vitro, la thérapie génique, les essais cliniques, les produits cosmétiques et les produits chimiques, pour n'en citer que quelques-uns.

 

En outre, le programme Horizon 2020, qui est le programme-cadre de recherche et d'innovation de l'Union européenne pour la période 2014-2020, comprend parmi ses objectifs spécifiques sous le pilier "Primauté industrielle" l'objectif se rapportant à la primauté dans le domaine des technologies génériques et industrielles. Il s'agit de développer "des produits et des processus industriels compétitifs, durables, sûrs et innovants et de servir de moteur d'innovation dans divers secteurs européens tels que l'agriculture, la sylviculture, l'alimentation, l'énergie, la chimie et la santé ainsi que la bioéconomie fondée sur la connaissance". Parmi ces technologies se trouve la biotechnologie, qui inclut la biologie synthétique.

 

Dans ce contexte, cinq appels à propositions ont déjà été lancés : trois d'entre eux, néanmoins, sous le pilier "Défis de société" du programme et un autre sous le pilier "Excellence scientifique". Le budget total pour ces appels à propositions s'élève à 423,9 millions d'euros. Deux appels à propositions sont encore ouverts.

 

L'un de ces appels à propositions cherche à réaliser une avancée technologique – peut-être basée sur la SynBio – pour convertir le CO2 (provenant de l'utilisation des ressources fossiles) en matière première qui servira à la production de produits chimiques, CO2 qui sera capturé dans l'atmosphère ou dans les procédés industriels. Une telle ressource alternative durable conduira à des procédés industriels dont les émissions de gaz à effet de serre seront égales à zéro, voire même négatives, et contribuera donc à atténuer le changement climatique.

 

Un autre appel à propositions, dans le même domaine énergétique, vise à mettre au point de nouvelles technologies de biocombustibles durables, qui n'entrent pas en concurrence avec la production de denrées alimentaires ou d'aliments pour animaux au niveau des ressources, en améliorant l'efficacité de la conversion ou l'élargissement de la réserve de matières premières tirées de la biomasse, par exemple. Ceci permettra de réaliser une importante réduction des coûts, d'où en définitive une concurrence favorable avec les combustibles fossiles.

 

Enfin, un autre appel à propositions mérite d'être mentionné. Il a pour objectif de réaliser des avancées scientifiques en matière de SynBio qui puissent stimuler l'innovation dans tous les secteurs, notamment les soins de santé (médicaments, vaccins et agents de diagnostic), l'énergie, les matériaux, les produits chimiques, les technologies environnementales et l'agriculture. L'appel a aussi pour objectif d'aboutir à la validation technologique des produits dérivés de la SynBio. Il est intéressant de constater que l'accent est également mis sur l'évaluation des risques et sur les aspects relatifs à l'éthique, à la société et à la propriété intellectuelle, qui devraient également faire partie intégrante des propositions.

 

La SynBio pose effectivement des questions éthiques importantes se rapportant à la biosûreté et la biodiversité (ainsi qu'à la justice intergénérationnelle) et aussi à la biosécurité (liée au bioterrorisme et aux armes biologiques de destruction massive) ; au rôle du principe de précaution ; à la liberté de recherche et au principe de redevabilité et de responsabilité ; et enfin, à l'accès aux résultats des recherches (au niveau de la justice internationale et aussi de la question des brevets par rapport au libre accès). Mais la SynBio pose surtout la grande question (magna quaestio) du sens même de la vie et de l'acceptabilité de sa manipulation par l'humanité. A la limite, si l'homme peut déjà "faire de la vie", on pourrait se demander si Dieu est encore nécessaire.

 

José Ramos-Ascensão

COMECE

 

Version originale de l’article : anglais

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