Thursday 29. October 2020
#178- janvier 2015

 

Dialoguer pour améliorer les actions communes contre la traite des êtres humains

 

La traite des êtres humains est un phénomène semi-invisible, aux multiples facettes, dont la réduction nécessite des actions communes de la part des organismes politiques, sociaux et religieux.


Dans le contexte du dialogue régulier entre la COMECE-CEC et le Centre européen de stratégie politique (qui remplace le BEPA), un Séminaire sur "les Actions communes pour lutter contre la traite des êtres humains" s'est déroulé au Berlaymont, siège de la Commission européenne, le 27 novembre dernier. Ce séminaire d'une journée, réparti en trois sessions de travail (perspective des droits fondamentaux, en particulier des enfants ; prévention ; détection et protection des victimes), a abouti à un consensus global, à savoir que la législation en place dans l'Union européenne est un bon instrument mais que certains Etats membres continuent à ne pas transposer la législation, et surtout à ne pas mettre en œuvre la Directive de 2011 contre la traite. Un rapport sur la transposition de cette Directive est attendu dans le courant de 2015.

 

Le récent rapport d'EUROSTAT (octobre 2014) fait apparaître que la plus grande partie des 30.146 victimes enregistrées dans l'Union européenne sont des femmes (80%) et des citoyens de l'Union (65%). Lors de la première session de travail, l'approche adoptée par EUROSTAT a été jugée inadéquate en raison du manque de réalisme de la situation dépeinte. Il faut avoir des estimations de l'Union européenne ; à cet égard, l'exemple des organes des Nations Unies, notamment l'Organisation internationale du travail (OIT) ou l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), constitue une bonne pratique à suivre : l'OIT estime que 880.000 personnes sont victimes de travail forcé dans l'Union européenne. L'écart entre les chiffres d'EUROSTAT (réels mais pas réalistes) et les chiffres de l'OIT (des estimations, mais plus réalistes) montrent que les politiques ne peuvent que gagner en efficacité si le phénomène est clairement et complètement décrit et s'il inclut notamment les cas non signalés d'enfants et d'hommes victimes de la traite (des hommes souvent simplement considérés comme des migrants en situation irrégulière et déportés sans identification).

 

La traite des êtres humains est un phénomène à multiples facettes, dont les modes et les formes changent rapidement et qui comporte d'autres situations que la prostitution, l'exploitation sexuelle ou l'exploitation économique. La mendicité forcée ou l'incitation à commettre des délits, les mariages forcés, les adoptions illégales, le trafic d'organes humains, l'exploitation de l'identité pour obtenir des avantages sociaux et autres formes d'exploitation ainsi que la traite à des fins de reproduction (en particulier, la maternité de substitution forcée) ont été mentionnés pendant le séminaire de dialogue comme étant de nouvelles "formes d'esclavage moderne". Dans tous les cas, il a été souligné que l'adoption d'une approche centrée sur la victime et sur les droits humains était d'une importance capitale pour lutter contre la traite des êtres humains à tous les stades, étant donné l'obligation légale des Etats membres de s'attaquer à la demande plutôt que de victimiser une deuxième fois les victimes de la traite.

 

Un arsenal de mesures est essentiel pour prévenir la traite des êtres humains et soutenir les victimes : émission facilitée de permis de séjour de longue durée pour les victimes (même en cas de non-coopération avec la police), mise au point de systèmes plus efficaces d'identification (par exemple, via les inspections du travail, la formation régulière des agents des services répressifs, etc.), élaboration d'un système "dans l'intérêt supérieur de l'enfant", soutien à la réintégration dans la société, protection de la vie privée des victimes, mise en place de mécanismes de compensation efficaces, hébergement dans des centres d'accueil appropriés et non dans des centres de détention, mais aussi éviter le rapatriement, protéger les familles des victimes, etc. Un point particulièrement important est la nécessité de prévenir la traite à la racine, c'est-à-dire au niveau de la pauvreté et de la violence, et de fournir des filières légales pour les travailleurs migrants, permettant ainsi d'éviter les fausses promesses à des personnes naïves ou désespérées qui sont à la recherche d'une meilleure situation pour elles-mêmes et pour leur famille.

 

Un système d'aide bien conçu et bien appliqué dont bénéficieraient les pays non développés et qui impliquerait une véritable coopération doit également être un instrument de lutte contre la traite des êtres humains. Il faut néanmoins noter, dans les pays de destination, un certain environnement culturel encourage la demande de nouveaux "esclaves" : la culture sans limites du désir, qui s'exprime sous la forme d'un consumérisme où les personnes peuvent aussi devenir des objets de consommation ; la "production" d'enfants, la sexualisation prématurée des filles et des garçons et l'industrie colossale de la pornographie sont quelques exemples qui illustrent ce phénomène largement répandu.

 

La lutte contre la traite des êtres humains interpelle toutes les personnes et toutes les institutions en les incitant à jouer leur rôle dans le cadre d'une action à l'échelle mondiale qui nécessite une coopération mutuelle et l'extension de la collaboration en réseau : lutter contre la corruption des gouvernements, empêcher les entreprises de bénéficier de l'exploitation de la main-d'oeuvre, renforcer les valeurs morales, soutenir l'intégration du respect de la famille dans les politiques, lancer des actions de conscientisation dans les mass-médias et les milieux éducatifs - que l'éducation soit formelle ou informelle - et combattre l'indifférence de la société vis-à-vis des victimes. On attend aussi des Eglises et des institutions religieuses (telles que RENATE, un réseau européen de religieux œuvrant contre la traite des êtres humains et l'exploitation, ou TALITHA KUM, un réseau international de la vie consacrée contre la traite des personnes) qu'elles jouent un rôle plus actif, par exemple en ouvrant leurs locaux (couvents, maisons religieuses, etc) aux victimes de l'exploitation et en recherchant leur guérison en tant que personne. Des initiatives œcuméniques ou interreligieuses sont également précieuses dans un contexte international.

 

La culture européenne offre une issue à toute forme d'exploitation, comme nous l'a rappelé le pape François dans le discours remarquable qu'il a prononcé devant le Parlement européen le 25 novembre dernier, en reconnaissant la réalité que "toutes les personnes sont dotées d'une dignité transcendante" et qu'elles "possèdent des droits inaliénables dont elles ne peuvent être privées au gré de certains, et encore moins au bénéfice d’intérêts économiques". Des structures culturelles qui refusent à l'être humain une dignité transcendante doivent changer pour rendre possible une société qui prenne soin de tous, en particulier des plus fragiles.

 

José Luis Bazán

COMECE

 

Version originale de l’article : anglais

 

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