Sunday 31. May 2020
#181- avril 2015

 

Pourquoi de jeunes musulmans quittent-ils l’Europe pour aller faire la guerre?

 

Des convertis européens et des enfants d’immigrés musulmans nés ici veulent, en toute conscience, se détacher de la communauté majoritaire. L’islam, c’est «cool».


Les pages web de l’EI (État islamique) prétendent que plus de 10 000 jeunes jihadistes venus d’Afrique et d’Europe combattraient dans ses rangs. Les services de renseignement européens confirment ces messages et les États membres de l’Union ont adopté des directives visant à empêcher les jeunes musulmans et musulmanes de se rendre en Syrie et en Irak. Leur attention se porte également sur ceux qui reviennent, car ils sont perçus comme un danger potentiel pour la sécurité de la société européenne libre et pluraliste. Certains pays membres de l’UE travaillent également à l’élaboration de mesures préventives dont le but est de convaincre les jeunes musulmans, garçons ou filles, de l’absurdité d’un engagement dans les rangs combattants de l’EI.

 

Le mobile qui les pousse à agir pourrait être le suivant: de jeunes musulmans et musulmanes voilées rejettent le système de valeurs démocratique libéral de l‘Europe; ils s’identifient à la nouvelle culture musulmane des jeunes générations; ils pratiquent un nouvel antisémitisme qui prend ses distances vis-à-vis du vieil antisémitisme européen. La tradition islamique cultive des stéréotypes hostiles à l’encontre des juifs; la culture islamique de la jeunesse adopte en revanche une attitude plutôt antisioniste, dans la mesure où elle s’exerce en priorité contre l’État d’Israël. Les représentants de cette culture sont attirés par les champs de bataille proches ou lointains du Nigeria, de la Syrie ou du Mali et par l’idéologie haineuse de l’EI ou de Boko Haram.

 

Les combats qui noient dans le sang des pays africains et arabes ainsi que le conflit palestinien font de ces jeunes musulmans un danger latent. Mais, même sans ces conflits, il y aurait en Europe une nouvelle culture de protestation de la jeunesse fondée sur l’islam. Des convertis européens et les enfants des immigrés musulmans nés ici veulent résolument s’écarter de la communauté majoritaire. L’islam est «cool», le prêche du vendredi, dans certaines mosquées, devient comme un élixir de longue vie, et le prophète Mohammed est le modèle absolu. Ces jeunes ont opté pour le cadre rigide de l’islam politique.

 

Les jeunes musulmans européens sont confrontés à un piège identitaire. Ils ne font plus partie de la culture arabo-musulmane de leurs parents, ne se sentent pas non plus acceptés par la société européenne où ils doivent construire leur avenir. Ils suivent une interprétation de l’islam qui leur garantit un appui solide et une orientation sûre. Ils rencontrent leurs semblables avec qui ils partagent les mêmes valeurs et se regroupent en des sortes de confréries à l’intérieur desquelles ils trouvent la sécurité qui leur permettra de mieux se démarquer des «autres», les «mécréants». Leurs parents se disaient encore Albanais, Algériens, Marocains ou Tunisiens, les fils et les filles se donnent désormais l’appellation de musulmans. Ils ont échoué dans leur quête d’identité et d’insertion professionnelle. Il est frappant de constater que, dans cette évolution sociale et culturelle, les jeunes d’origine turque trouvent toujours un appui et un enracinement dans les associations de mosquée traditionnelles. Ils sont à peine représentés dans la culture clanique de la jeunesse islamiste.

 

Les recruteurs jihadistes ou salafistes gardent l’œil sur ces groupes. Ils s’activent à l’intérieur des mosquées où la jeunesse musulmane en quête de sens croit trouver une orientation. À l’abri de leurs mosquées favorites, les prédicateurs ne s’aventurent pas dans la complexité et la polyphonie de la tradition islamique. Ils la simplifient en proclamant sommairement que l’islam est une religion de paix. Ou ils réduisent ce dernier à un jihad, une lutte armée pour la vérité, pour Allah et pour l’islam. Cet accès simplifié à l’islam et à la tradition islamique n’admet aucune équivoque, critique ou satire.

 

Cette nouvelle culture islamique de la jeunesse est alimentée par des prédicateurs influencés par la tradition nébuleuse de l’islam wahhabite d’Arabie saoudite. Cet islam est littéraliste et se voit en dehors de toute évolution historique. On y observe la séparation absolue du «pur» et de l’«impur», du «religieux» et du «profane». Ces jeunes se revendiquant d’une culture islamique se vivent pour ainsi dire dans la situation de Mohammed à la Mecque entre 610 et 622. Il doit libérer sa communauté du statut des minorités persécutées en émigrant à Médine et conquérir le pouvoir politique par le jihad. La culture islamique de la jeunesse en Europe s’inspire de ce modèle, qui consiste à se renfermer sur soi-même avec ses semblables coreligionnaires, à se distinguer de la majorité hostile et à légaliser le jihad.

 

P. Hans Vöcking

Fondation Georges Anawati (GAS)

 

 

Version originale de l’article : allemand

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