Monday 25. May 2020
#182- mai 2015

 

"Un islam européen" ou "un islam en Europe" : auquel l'avenir appartient-il ?

 

Depuis les attaques perpétrées par des terroristes islamistes en Europe, les appels à réformer l'islam se multiplient.


Des personnalités politiques, des intellectuels et des théologiens chrétiens appellent le monde musulman à réconcilier la théologie islamique avec la modernité (démocratie, égalité des droits, droits de l'homme, pluralisme, société civile). Cette question préoccupait déjà le monde islamique il y a plus de 200 ans, à l'époque où Napoléon conquérait l'Égypte en 1798. Pendant un millénaire, les musulmans vécurent selon un ensemble de règles culturelles, politiques et religieuses qui donnèrent un visage à leur civilisation et qui furent ensuite codifiées à l'époque où ils régnaient en maîtres absolus sur le terrain politique et militaire et où ils créèrent une société très avancée sur l'héritage de l'Antiquité. La période du colonialisme européen fit entrer le monde musulman dans l'ère moderne et depuis lors, les musulmans du monde entier réclament un renouveau théologique de l'islam.

 

Une interprétation diverse du Coran

L'université Al-Azhar du Caire choisit, sous la responsabilité de M. Abdou (1849-1905) et Rida (1865-1935) la méthode consistant à lire dans le Coran ce que l'on y recherche. C'est ainsi qu'ils mirent le concept coranique de "shûra" (l'assemblée des chefs de clans) sur le même plan que la "démocratie parlementaire". Selon cette interprétation, les musulmans avaient perdu la connaissance et devaient revenir à l'islam des Anciens (salafiyya). L'actuel recteur de l'université Al-Azhar, Cheikh Ahmad Mohammed al-Tawyyeb, s'est inspiré de cette logique lorsqu'il a dénoncé l'interprétation historique erronée du Coran à l'occasion d'un congrès à La Mecque en février 2015 : cette interprétation serait à l'origine d'une vision intolérante de l'islam et réclamerait une réforme partielle.

 

Environ 15 millions de musulmans vivent en Europe. Au cours des cinquante dernières années, ces émigrés venus de la civilisation islamique ont apporté en Europe différentes théologies, des écoles de droit et la diversité politique. Ils ne s'entendent que sur leur confession, leur croyance en un Dieu unique, dans le Coran, la Sunna et leur appartenance à une communauté voulue par Dieu (umma) (Coran 3,110).

 

En Europe, les érudits musulmans, imams et oulémas, sont confrontés à un double dilemme. D'une part, ils forment une minorité pluraliste sans pouvoir politique, incapables  d'imposer leur modèle de société classique. Le Hadith selon lequel "chaque homme naît musulman, mais que c'est dans la société qu'il devient musulman" ne s'applique pas aux minorités. D'autre part, ils réalisent dans ce contexte de diaspora qu'ils ne disposent d'aucune autorité religieuse pour engager des réformes en vertu des pouvoirs dont ils disposent. Imams, intellectuels, représentants religieux issus des pays d'origine des grands-parents, organisations islamiques internationales, confréries soufies et islamistes revendiquent la souveraineté sur l'interprétation de l'islam en Europe.

 

Fonder un islam européen

Le défi pour notre époque moderne se joue avant tout sur le terrain de la théologie. Depuis le XIXème siècle, des voix s'élèvent pour réclamer la réforme de l'islam. C'est en 1992 que Bassam Tibi a créé le concept d'"islam européen" à l'occasion d'une conférence à l'Institut du Monde Arabe et tenté de reformuler les traditions islamiques par l'éducation et la connaissance. Tariq Ramadan a ensuite repris ce concept et diffusé l'idée d'une éthique islamique spécifique à la diaspora européenne. Dans sa conception de l'éthique islamique, il est difficile de savoir s'il est question d'islamiser l'époque moderne ou de moderniser l'islam. Les Frères musulmans et à leur suite les islamistes représentent à l'inverse une pensée "essentialiste", c'est-à-dire qu'ils nient tout pluralisme théologique ou juridique et limitent l'islam à quelques normes communes ; ils professent un islam érigé en solution ultime à tous les problèmes qu'ils font dévier vers une idéologie politique.

 

Narin Tezcan, sociologue et professeur à Leiden, entend dissuader les musulmans de trop vouloir assimiler l'organisation des musulmans aux églises chrétiennes et les avertir du risque de laisser passer l'occasion d'engager des réformes indispensables. Malek Chebel plaide en faveur d'une réforme sur le plan théologique, qui doit selon lui commencer par les deux piliers que sont l'islam et la Sunna. Avec la théologie féministe, la confrontation avec la tradition se durcit. Pour les femmes qui la défendent, le Coran n'est pas paternaliste en soi, mais elles conviennent que depuis toujours, sa lecture est systématiquement unilatérale et masculine. Les versets misogynes sont lus de manière convenable et acceptable. Les plus radicaux sont les musulmans athées qui aimeraient voir interdire l'ensemble des traditions islamiques.

 

Depuis cinquante ans, les musulmans d'Europe font face à ce défi : trouver un nouveau fondement théologique à une religiosité millénaire au sein d'une civilisation dont le pilier central est le christianisme. Étant donné qu'ils ne disposent d'aucune autorité doctrinale, le processus doit se dérouler sur le mode du consensus. Une entreprise de longue haleine pour laquelle les musulmans pourraient manquer de temps.

 

P. Hans Vöcking

Georges Anawati Stiftung (GAS)

 

 

Version originale de l’article : allemand

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