Monday 20. May 2019

Le Bourbier du Brexit

Il est toujours risqué de faire des prévisions politiques, mais il est incroyable de se rendre compte, à l'heure d'écrire ces lignes, que personne ne peut prévoir de façon fiable quelle sera la situation du Royaume-Uni dans quatre mois.

Souveraineté

 

L'une des raisons fondamentales pour lesquelles l'Union européenne a été fondée et a évolué était de contrôler les ambitions nationalistes qui avaient dévasté l'Europe dans la première moitié du vingtième siècle. Les Etats se font concurrence de multiples façons, mais l'Union européenne leur a offert un cadre pour exercer cette concurrence comme pour établir des partenariats.

 

En termes économiques, la souveraineté est actuellement une fiction croissante. Ce sont les multinationales qui déterminent principalement les taux d'emploi et d'investissement. Elles suscitent habilement des rivalités entre les différents pays en matière de droit du travail et de fiscalité, ce qui leur donne un énorme avantage concurrentiel par rapport aux entreprises locales qui sont tenues de respecter la législation nationale. La centrale nucléaire actuellement en construction à Hinckley Point, dans le sud-est de l'Angleterre, possède des réacteurs conçus par la Chine et sera détenue par Électricité de France, qui est une société principalement publique : voilà la belle situation de la souveraineté, sans parler de la privatisation.

 

Mais le nationalisme conserve malgré tout un certain prestige politique. Les Etats membres de l'Union européenne veulent souvent retirer un maximum d'avantages de leur adhésion à l'Union tout en faisant campagne pour minimiser leurs contributions et leurs engagements. L'Union européenne est donc évaluée principalement comme un instrument au service d'objectifs nationaux.

 

Le phénomène du Brexit pousse ce séparatisme moral jusqu'à son aboutissement logique.

 

Les négociations du Brexit

 

A moins - encore une fois - d'un soudain rebondissement (ce qui reste cependant tout à fait possible), le Royaume-Uni quittera l'Union européenne en mars 2019 : les conditions de ce départ restent inconnues et la politique gouvernementale est continuellement modifiée en fonction des conflits internes du parti conservateur.

 

Pour essayer d'obtenir un accord avantageux, le Premier ministre britannique Theresa May s'est rendue dans les autres Etats membres de l'Union pour y faire un lobbying intensif. Mais cette tentative s'est retournée contre elle car il était manifeste que Mme May cherchait à diviser l'Union européenne, en rejetant en totalité son idéal communautaire. Sur le plan pragmatique, pour les raisons déjà suggérées, "Bruxelles" sait bien que le mécontentement britannique vis-à-vis de l'Union est partagé en d'autres lieux à des degrés divers. Dans ce contexte, il n'est pas possible de proposer au Royaume-Uni des conditions dont la générosité serait susceptible d'encourager d'autres "Sorties".

 

Il subsiste donc une incertitude radicale. Le gouvernement britannique avait prévu de conclure un accord sur les conditions de sortie d'ici octobre 2018. Or, même si cet objectif avait été atteint, les entreprises (sans parler des citoyens) ont besoin de cycles de planification bien supérieurs à six mois. Les entreprises britanniques (et les entreprises transnationales établies au Royaume-Uni) travaillent à l'heure actuelle dans un brouillard de planification des urgences.

 

En outre, il reste dangereusement possible de n'arriver à aucun accord. Un ancien gouverneur de la Banque d'Angleterre a récemment identifié le danger de ce qu'il a appelé un "Brino" (un Brexit qui n'en aurait que le nom), qui traînerait pendant des années. "Il est inconcevable", a-t-il déclaré, que "la sixième plus grande économie du monde parle de faire des réserves de nourriture et de médicaments". Le gouverneur actuel, qui est obligé d'être politiquement neutre, a lancé de son côté un avertissement en cas de Brexit "désorganisé, sans accord", en indiquant que l'économie britannique se contracterait de 8% et que les prix des logements plongeraient de 30%.

 

La politique sous son plus mauvais jour

 

La campagne de référendum de 2016 et le débat politique qui en a résulté ont été cinglants et haineux. Boris Johnson, qui était jusqu'il y a peu ministre des affaires étrangères, a écrit dans le journal de droite Mail on Sunday que les relations de Theresa May avec l'Union européenne étaient "semi-masochistes". M. Johnson ajoute qu'elle a "mis un gilet-suicide à la Constitution britannique et donné le détonateur à Bruxelles". Mais M. Johnson n'a pas l'air de savoir que les gilets-suicide sont destinés à tuer ou à mutiler d'autres personnes.

 

De l'autre côté de la barrière, le parti travailliste n'a pas réussi à structurer une alternative claire. A la fin novembre, le Chancelier de l'opposition a finalement expliqué que s'il n'y avait pas d'élections générales (élections qui seraient l'idéal pour eux), les travaillistes soutiendraient un deuxième référendum. Or, ce référendum serait une source de discorde tout autant le premier. Ferait-il capoter injustement la "volonté populaire" (52%-48%) exprimée en 2016 ? Une marge étroite (disons de 52%-48%!) en faveur de ceux qui veulent rester dans l'Union (Remain) nécessiterait-elle un troisième référendum ? D'autres répliquent que le fait de rebattre les cartes et de voter de nouveau serait (vraisemblablement) la première occasion de pouvoir se prononcer sur un ensemble affiché de propositions de sortie.

 

Quel est, en fin de compte, le coût politique de l'obsession de la communauté politique à l'égard du Brexit alors que le Royaume-Uni est confronté à des problèmes majeurs d'inégalité croissante, de manque de logement d'un prix abordable et d'un taux choquant de SDF ? Cette question elle-même est trop étroite, trop axée sur la seule Grande-Bretagne, sans tenir compte des énormes défis de notre temps que sont la crise humanitaire européenne et mondiale en matière de migration et la crise écologique.

 

Ceux qui ont pris la décision de voter en faveur du Brexit avaient leurs raisons pour ce faire. Mais c'est un processus qui discrédite la politique britannique et la plonge dans le chaos.

 

Frank Turner SJ

 

Les opinions exprimées dans europeinfos sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la COMECE et du Jesuit European Social Centre. 

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