Sunday 31. May 2020
#136 - mars 2011

 

Nous regarder comme les autres nous regardent


« Si vous voulez savoir pourquoi les Européens forment une unique communauté, allez visiter n’importe quelle grande cathédrale médiévale de Grande Bretagne ». Cette phrase ne vient pas d’une figure éminente de l’Eglise catholique défendant l’héritage chrétien de l’Europe, mais de Jonathan Jones, correspondant spécialisé en arts du Guardian, un journal britannique considéré plutôt comme « libéral », pas spécialement proche du catholicisme.

 

Jones évoque la « chrétienté », l’« art, l’architecture et la philosophie qui transcendaient les frontières des Etats en formation » et qui sous-tendent pratiquement tout mouvement artistique ou littéraire depuis lors. Aujourd’hui, même dans une Grande Bretagne eurosceptique, le UK Art Fund fait campagne pour conserver une œuvre de Breughel dans le pays. « Pourquoi ? Parce que c’est notre héritage. Parce que nous sommes européens ».

 

De manière nettement paradoxale, Jones explique que le concept de nationalisme lui-même est à la fois commun en Europe, mais est également un phénomène distinctif. Les Traités de Westphalie en 1648, document européen fondateur, quasi absolutisent les Etats nations. Seuls les gouvernements des Etats sont détenteurs de la “souveraineté”. Eux seuls sont autorisés à conduire les affaires étrangères. Eux, et eux seuls, peuvent légalement mener une guerre en vue de résoudre un conflit, etc. Cet héritage influence la tendance intergouvernementale sensible aujourd’hui encore au sein de l’UE.

 

Les derniers papes ont insisté sur le fait que l’héritage chrétien se trouve au cœur de l’identité européenne. Ils ne souhaitent pourtant pas restaurer la « chrétienté », qui possède une face sombre faite de persécution, à l’intérieur, et de conquêtes, à l’extérieur. Ils mettent l’accent sur le christianisme, non sur la chrétienté, même si celle-ci est un élément indéniable de l’« héritage chrétien ». Ils invitent l’Europe non à quelque restauration du passé, mais à s’ouvrir à un nouveau sens de l’humain, à un humanisme conscient des sources transcendantes de sa dignité.

 

Parallèlement aux réflexions de Jones, lire la vigoureuse critique de l’éthos européen effectuée hors de l’UE par Orhan Pamuk, Prix Nobel turc de littérature, donne à réfléchir. Pour cet auteur, l’Europe « cherche à préserver ses grandes traditions culturelles, à tirer profit des richesses qu’elle convoite dans le monde non occidental, et à maintenir les avantages obtenus à la suite de nombreux siècles de conflits de classes, de colonialisme et de guerres intestines ». Bien entendu, le point culminant de la culture que célèbre Jones précède la constitution des empires ainsi que le colonialisme, qui ont débuté au XVIe siècle. Toutefois, la défense de cette culture entraîne aujourd’hui, par le biais de « hauts murs, de restrictions de visa et de patrouilles maritimes frontalières », le rejet sans ménagement de migrants dans le besoin qui proviennent de ces pays sur le dos desquels l’Europe s’est enrichie en les exploitant. Pour Pamuk, «  les politiques anti-migratoires et les préjugés détruisent les valeurs fondamentales qui ont fait de l’Europe ce qu’elle était ».

 

Il apparaît que deux « héritages » au moins sont impliqués ici : l’héritage culturel, y compris religieux, et l’héritage politique, dans sa mise en pratique. Aucun des deux n’est pur. La question est de savoir comment nous pouvons mener une politique enracinée dans un sens profond de la vie humaine prise dans toutes ses dimensions, et comment nous pouvons former une culture suffisamment sûre d’elle-même pour être généreusement ouverte au reste du monde et apte à assumer une responsabilité mondiale.

 

Frank Turner SJ

 

 

version originale de l’article: anglais

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