Tuesday 7. April 2020
#160 - mai 2013

 

L’épikie–la meilleure justice pour l’Europe

 

2013 est l’"Année européenne des citoyens". Cette année a été désignée ainsi pour sensibiliser le grand public aux droits et aux devoirs découlant de la citoyenneté de l’Union. Mais de quelle manière les citoyens de l’UE peuvent-ils et devraient-ils comprendre et faire valoir leurs droits et leurs devoirs?


Dans la vie de tous les jours, chaque citoyen est confronté à une quantité innombrable de lois et de règlements qui régissent notre société. Mais la lettre de ces textes n’englobe jamais toutes les exigences de la réalité concrète dans laquelle évolue le citoyen pris isolément. Pour cette raison, chaque citoyen doit pouvoir répondre au cas par cas et juger en son for intérieur de la valeur et de l’expression qu’il donne au respect des normes et des prescriptions représentées dans la société, mais aussi des limites propres de ces dernières.

 

Aristote déjà reconnaît ce phénomène. Dans l’Éthique à Nicomaque, il engage le citoyen à agir, dans des situations exceptionnelles, indépendamment de la norme formulée en termes généraux. Il se sert à ce propos de la notion d’épikie (epieikeia): « L’epieikeia est un correctif de la loi là où elle présente des lacunes en raison de son caractère général.» (Aristote, Éthique à Nicomaque, livre V chap X(14)) Dans ce contexte, l’épikie se traduit aussi par «justice meilleure» ou encore par «pratique de la réserve». Pour Aristote, l’ épikie ne se tient pas en dehors de la justice, mais elle est elle-même une manifestation de la «meilleure» justice. C’est une vertu qui a pour but d’optimiser sur le plan moral l’action humaine, indépendamment de la norme formulée en termes généraux.

 

Chez Aristote, l’épikie est entendue comme l’amélioration d’un ordre inapproprié (ou n’étant plus approprié) revenant et éventuellement même confiée à tous les citoyens. Au Moyen Âge, ce sont surtout Albert le Grand et Thomas d’Aquin qui vont reprendre cette idée à leur compte. Ici, l’exemple de l’interdiction jadis absolue d’ouvrir les portes des villes à partir d’une certaine heure renvoie à une longue tradition. Dans notre cas de figure cependant, qu’un danger survienne (par exemple, le déclenchement d’un incendie dans l’enceinte de la ville), que seule l’ouverture des portes de la ville permettrait d’écarter, cela, la loi ne l’avait pas prévu. Dans une telle situation, l’ouverture des portes, contraire à la loi, serait le seul comportement adéquat. Or, ce comportement, illégal dans la forme, est en l’espèce la seule décision correcte à prendre, car elle permet d’accomplir ce pour quoi, au fond, la loi a été édictée: mettre la ville à l’abri des dangers. Par conséquent, l’action régie par des normes est ici conditionnée par une pratique responsable de la réserve.

 

Même si des sociétés d’une extrême complexité se développaient déjà très rapidement en Europe, les communautés de valeurs, au sein desquelles vivaient tant Aristote dans la polis grecque que des savants comme Thomas d’Aquin et Albert le Grand dans la société médiévale, étaient, par comparaison avec aujourd’hui, relativement homogènes.

 

Si, pour réaliser une justice «meilleure», l’Europe veut pouvoir vivre aujourd’hui encore la vertu de l’épikie, la communauté qu’elle représente doit évoluer de plus en plus vers une communauté de valeurs reliant tous les Européens à une citoyenneté européenne.

Chaque citoyen de la communauté européenne doit, dans le souci de sa dignité propre et de celle de l’humanité entière, se pencher sur la signification d’une justice «meilleure» pour lui-même, pour autrui et pour la société dans son ensemble. Pour ce faire, il doit reconnaître quelle est l’intention sous-jacente d’une norme qui, le cas échéant, ne trouve qu’une expression déficiente pour chaque cas spécifique. Cela implique évidemment que le citoyen est conscient de l’intention des différentes normes et qu’il parvient à s’identifier aux raisons qui motivent la norme. En définitive, il doit pouvoir s’identifier à l’Union européenne en tant que communauté de valeurs. Alors, cela peut aboutir dans certains cas à un exercice de la réserve par rapport à des lois écrites. Cette pratique de la réserve ne peut toutefois être utilisée comme prétexte pour optimiser le parti que le particulier peut en tirer (que l’on songe notamment aux stratégies pour échapper à l’impôt ou à l’utilisation non conforme au sens strict ou originel de subventions).

 

Chaque citoyen devrait être en mesure de comprendre non seulement le sens profond mais aussi les objectifs des normes et des lois de l’UE et essayer de les faire siennes. C’est dans ces conditions seulement que l’Europe deviendrait vraiment un espace unifié – une communauté véritable où chaque acteur garde toujours à l’esprit la vision de l’ensemble: avec le devoir, en cas de besoin, de mettre de côté ses attentes particulières vis-à-vis de la communauté, mais aussi, en contrepartie, de défendre en toute responsabilité ses propres droits et, de manière solidaire et consciente, les droits des plus vulnérables.

 

Peter Henrich OP

Chargé de recherche à la faculté de théologie de Paderborn (Allemagne)

 

 

 

Version originale de l’article : allemand

 

 

 

N.B: Le présent article se base sur une contribution scientifique non encore publiée. Par souci de vulgarisation, certaines références techniques n’ont pas été retenues.

Bibliographie complémentaire:
Fuchs, Josef (1997). Für eine menschliche Moral: Auf der Suche nach der sittlichen Wahrheit. Bd. 4. Freiburg/Schweiz, Univ-Verl.

Virt, Günter (1983): Epikie – verantwortlicher Umgang mit Normen. Mainz, Matthias-Grünewald.

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