Thursday 29. October 2020
#160 - mai 2013

 

Nigeria : “Le terrorisme et la corruption sont les principaux fléaux”

 

Un entretien avec le Cardinal John Onaiyekan, archevêque d’Abuja, sur la situation au Nigeria à l’occasion de sa visite aux institutions européennes les 23-25 avril.


Comment se fait-il que l’Union européenne et les Etats-Unis n’ont pas encore placé le Boko Haram sur la liste des "organisations terroristes" ?

 

Cette question a été débattue dans mon pays. D’un côté, le Boko Haram opère indubitablement de la même manière que les organisations terroristes : tuer sans distinction, d’une manière qui rend difficile de reconnaître ses membres car ils ne portent pas d’uniforme et se fondent dans la foule.

 

D’autre part, la population du Nigeria est loin de vouloir quoi que ce soit qui puisse justifier une intervention étrangère qui ne nous serait d’aucun secours au bout du compte. Je suis de ceux qui demandent ce que ça signifierait, ce que ça apporterait d’ajouter le Boko Haram sur la liste des organisations terroristes. Quelles en seraient les conséquences ? Si cela veut dire que l’Amérique entrerait au Nigeria comme elle est entrée en Irak, ou que la France entrerait au Nigeria comme elle et l’Union européenne sont entrées à Tripoli, il est clair que nous ne voulons pas de ça.

 

Il y a bien sûr des Nigérians qui ont des positions bien arrêtées. Des Nigérians qui sont convaincus qu’il ne faut pas seulement éliminer le Boko Haram mais qu’il faut même éliminer quasiment tous les musulmans du Nigeria. Pour ma part, je ne suis pas de cet avis, car j’estime que la grande majorité des musulmans nigérians ne se confondent pas avec le Boko Haram, ce sont simplement des Nigérians.

 

Parce que la nature même du terrorisme veut qu’il se fonde dans la population, il n’y a pas moyen de frapper des organisations terroristes sans tuer des innocents. Et je reviens à l’exemple de ce qui s’est déjà produit lorsque l’Amérique et les nations européennes ont essayé de combattre le terrorisme. Les Pakistanais se plaignent actuellement que les frappes aériennes des drones tuent des innocents.

 

Qu’attendez-vous donc concrètement de l’Europe?

 

Dans le monde d’aujourd’hui, il existe un large éventail de formes de coopération et de relations internationales ainsi que d’assistance mutuelle. Je suppose que l’Amérique ou l’Europe seraient davantage encline à nous aider à régler ce problème, mais à notre invitation et en fonction de nos propres plans. Il y a certaines choses dont je pense que nous avons besoin et que nous n’avons pas. Vous pourriez effectivement nous aider d’une manière ou d’une autre.

Comment voyez-vous votre nouveau rôle de leader de l’Eglise catholique ? Dialoguez-vous avec les politiciens et l’élite politique ?


Nous échangeons bien sûr dans le cadre de différents dialogues, en commençant par nos politiciens catholiques. Je m’efforce de les encourager car ils sont obligés de travailler dans un environnement politique très sale. C’est un dilemme, car ils disent qu’ils ne veulent pas faire de politique parce que c’est sale. Mais quelqu’un doit bien en faire, alors je leur dis qu’ils doivent se lancer, mais avec les yeux grands ouverts.  Le gouvernement a des conseillers religieux, mais les communautés religieuses du Nigeria sont d’une grande diversité. Heureusement, nous avons un point de vue commun sur la manière de s’attaquer aux problèmes. Nous sommes tous d’accord pour dire que c’est mal d’être malhonnête et que les gens doivent s’occuper du bien commun. Mais lorsqu’il s’agit de stratégies politiques concrètes, les partis politiques opèrent très souvent d’une façon manifestement corrompue.

 

Vous voulez dire que le péché se situe plutôt au niveau des structures et des mécanismes que des personnes ?

 

Les structures sont érigées par des personnes corrompues. Il y a un noyau dur de personnes corrompues qui maintiennent leurs structures dans le peloton de tête. Ils les établissent de telle sorte que si vous entrez, c’est à condition d’en accepter les conditions. Si vous décidez donc d’être très honnête, vous ne gagnerez jamais les élections. Et même si vous êtes quelqu’un de bien et que vous réussissez à atteindre une position d’autorité au sein d’un système corrompu, vous devez quand même faire un choix.  Soit vous insistez pour être honnête, et ça veut dire que vous ne resterez pas longtemps, soit vous vous persuadez que c’est comme ça que vont les choses.

 

La solution pourrait peut-être résider dans l’accompagnement des réformes du Nigeria par l’Europe ou dans l’organisation d’un échange de bonnes pratiques.

 

Les discussions avec nos amis et nos partenaires étrangers sur le sujet de la corruption ne sont pas très claires. Le type de corruption que nous avons dans notre pays est élevé et dépend toujours de partenaires extérieurs. Soit il existe une collusion gouvernementale manifeste, soit – si ce n’est pas le cas – il existe au moins une collusion entre les hommes d’affaires.  Les hommes d’affaires viennent de l’étranger car le Nigeria leur permet de faire ce qui est interdit et ils apportent de l’argent à notre pays. De même, nos Nigérians corrompus ne placent pas leur argent dans des banques nigérianes, mais en Europe ou en Amérique.

 

L’Europe doit-elle donc insister pour avoir une plus grande transparence dans le domaine des affaires ?


Dans mes discussions avec certains députés européens cette semaine à Bruxelles, j’ai appris que les entreprises européennes avaient fait pression avec succès pour s’opposer à des propositions législatives de l’UE en faveur d’une plus grande transparence et d’une plus grande responsabilité des firmes qui investissent par exemple en Afrique : certaines personnes ont réussi à tout bloquer. Mais j’ai encouragé les députés à poursuivre leurs efforts et à dire à ces gens qu’ils ont une vision à très court terme s’ils investissent dans un pays pour profiter de cette économie autant qu’ils peuvent. Ils feraient mieux de se tourner vers l’établissement d’un environnement économique stable et transparent, qui serait plus sûr pour leurs propres investissements. Si nous adoptions cette approche plus progressiste, nous pourrions commencer à avoir des rapports paisibles et humains les uns avec les autres dans le cadre de nos échanges économiques.

 

Une interview réalisée par Fr Joe Vella Gauci

COMECE

 

 

Version originale de l’article : anglais

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