Monday 13. July 2020
#160 - mai 2013

 

Gaz de schiste : un débat qui fracture l’opinion

 

Notre économie et notre mode de vie reposent sur une demande énergétique croissante. La technologie existante pourrait nous permettre d’extraire du gaz naturel jusqu’ici hors d’atteinte. Mais à quelle profondeur pouvons-nous forer le sol et à quelle profondeur faut-il  creuser notre appétit d’énergie ?


En dépit de sa superficie limitée par rapport aux autres continents, l’Europe demeure une région dont les besoins en importations de gaz sont parmi les plus élevés du monde. Selon l’Agence Internationale de l’Energie, la production intérieure de gaz en Europe décline progressivement, alors qu’une demande croissante va porter les importations à près de 450 milliards de mètres cubes d’ici 2035. Ce contexte explique l’intérêt considérable que suscite dans le monde entier la révolution américaine du gaz de schiste, un phénomène ayant des conséquences concrètes sur les marchés mondiaux du gaz et de l’énergie. Mais le dossier favorise de vifs débats car de sérieuses préoccupations en matière de santé et d’environnement entourent le processus d’extraction du gaz de schiste et soulèvent des questions éthiques au sujet de l’équilibre entre les effets négatifs, les effets positifs et les effets probables.

 

Qu’est-ce exactement que le gaz de schiste ?

Le gaz de schiste est un gaz naturel non conventionnel – similaire au gaz étanche et au méthane de houille – emprisonné dans le sol au sein de formations rocheuses stratifiées, riches en matière organique. Son extraction nécessite l’emploi de deux technologies nouvelles, extrêmement délicates : le forage horizontal, où l’on fore verticalement jusqu’à 7.000 mètres de profondeur, puis horizontalement pendant encore 2.000 mètres ; puis la fracturation hydraulique (connue aussi sous le terme de fracturage), qui implique de faire pénétrer dans le roc par pompage un mélange d’eau, de sable et de produits chimiques à haute pression. Le gaz emprisonné sort des fissures produites et peut finalement arriver à la surface par un puits. Trois gisements de gaz de schiste ont effectivement été trouvés dans le sous-sol européen. Qu’attendons-nous donc ? Ne devrions-nous pas nous précipiter d’exploiter cette ressource naturelle ?

 

Un vif débat parmi les décideurs et le grand public en Europe

Les partisans de l’ère prometteuse du gaz de schiste en Europe font souvent référence à la longue exploitation du gaz de schiste en Amérique du nord, où les premiers puits ont été forés dans l’Etat de New York dans les années 1820. Néanmoins, ce n’est qu’au cours de ces dernières décennies que la technologie a permis que la production se fasse à une cadence industrielle. Entre 2000 et 2009, la production de gaz de schiste a grimpé en flèche, passant de 1% à 20% de la production de gaz des Etats-Unis, ce qui a occasionné une réduction importante des prix de l’énergie. Le pays, qui était importateur de gaz, est devenu exportateur, avec des conséquences préjudiciables évidentes vis-à-vis de l’économie européenne. En outre, notre forte dépendance en Europe à l’égard des importations provenant de régions souvent politiquement instables est d’une grande importance du point de vue de la géopolitique et de la sécurité de l’approvisionnement. Enfin, la diversification de l’approvisionnement est également une décision précieuse à mettre en œuvre pour atteindre les objectifs ambitieux à l’ordre du jour de l’Union européenne dans le domaine de l’énergie et de l’environnement.

 

Par contre, la production de gaz de schiste est fortement problématique, essentiellement en raison de la fracturation hydraulique. En fait, cette fracturation nécessite d’énormes volumes d’eau, qui ne peuvent pas être réutilisés par la suite car cette eau fait l’objet d’un traitement à base de sable et de produits chimiques. Un autre sujet de préoccupation est la sismicité enregistrée sur les sites de forage, sismicité induite par la fracturation des formations rocheuses souterraines. Cette fracturation crée normalement de très faibles tremblements de terre, qui constituent une menace pour l’intégrité des puits et provoquent le risque de contamination des couches aquifères. En outre, les experts ont démontré que le gaz de schiste n’avait pas le potentiel de réduire fortement la dépendance de l’Europe à l’égard des autres sources d’énergie, notamment des sources extérieures.

 

Ces considérations et autres observations similaires sont reflétées dans la position adoptée jusqu’ici par les institutions européennes. Les Traités laissent libres les Etats membres de choisir leur propre bouquet énergétique. En conséquence, la Pologne mène l’exploration du gaz de schiste sur le continent européen tandis que la France et la Bulgarie ont imposé l’interdiction de la fracturation. Toutefois, certains aspects de l’ensemble du processus dépassent les frontières nationales et d’autres relèvent directement de la législation communautaire, notamment l’eau, les produits chimiques ou la responsabilité environnementale.

 

L’Union européenne peut-elle et doit-elle adopter une position commune sur le gaz de schiste ?

Les institutions de l’Union européenne participent activement aux travaux visant à déterminer si l’Europe va mettre sur pied un marché du gaz de schiste, et si oui comment. Le Parlement européen a approuvé des résolutions à caractère non législatif en novembre dernier, l’une concernant “l’industrie, l’énergie et d’autres aspects du gaz de schiste et du schiste bitumineux” et l’autre concernant “les incidences sur l’environnement des activités d’extraction de gaz de schiste et de schiste bitumineux”. De son côté, la Commission a effectué trois études et une consultation publique. Cette dernière a été clôturée le mois dernier et ses résultats seront publiés sur la page web thématique de la Commission. Les deux institutions, qui reconnaissent que le sujet est controversé, exigent davantage de recherches scientifiques en la matière et une participation effective des citoyens comme condition sine qua non pour prendre les décisions appropriées. La précision scientifique et la responsabilité publique sont certainement la bonne voie à prendre, mais sommes-nous sûrs que ce qui est possible et accepté équivaut à ce qui est juste et équitable ?

 

Une première évaluation éthique de la fracturation a été publiée en janvier dernier par le Groupe européen d’Ethique des Sciences et des Nouvelles Technologies de la Commission européenne. Le rapport final est très clair. Seules des garanties en matière de sécurité et d’environnement doivent permettre de donner le feu vert à la fracturation, mais au stade actuel, “la fracturation ne doit pas être poursuivie au sein de l’Union européenne”.

 

L’approche chrétienne vis-à-vis de la Création et du mode de vie suscite quelques remarques spécifiques. Premièrement, l’exploitation des ressources fossiles finies entre en conflit avec les politiques de durabilité à long terme, en particulier dans le contexte de la crise du climat. Deuxièmement, le forage en profondeur est une technologie invasive, entraînant des dégâts importants et une forte consommation (eau, terre, détournement des investissements prévus pour des projets plus écologiques). Enfin, l’exploitation des biens communs en tant que marchandises qui s’échangent sur le marché est loin d’être un concept généralement accepté. Est-ce vraiment une bonne solution de maintenir le modèle énergétique non durable qui prévaut actuellement plutôt que d’inciter les gens à vivre mieux avec moins ?

 

Les décideurs devront alors étudier tous les aspects en jeu, car ils ont la responsabilité d’entreprendre des actions irréversibles à l’égard d’une planète que nous voulons tous continuer de considérer comme notre maison.

 

Francesco Masina

COMECE

 

 

Version originale de l’article : anglais

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