Wednesday 21. August 2019

Floués par le rêve européen

Nous sommes tous possessifs, au point d'être nous-mêmes possédés par nos propres possessions. Et ce qui s'applique individuellement aux citoyens européens s'applique aussi à l'ensemble de l'Union européenne.

Pâques était tôt cette année. Lorsque le numéro d'avril d'EuropeInfos parviendra à ses lecteurs, les austérités du Carême auront donc été remplacées par le retour légitime à la vie normale, où la discipline est plus souple. Mais ce serait une erreur de se laisser aveugler par la joie pascale et de ne pas voir le bien que nous fait cette période pénitentielle. Nous ne devons pas oublier non plus qu'un nombre croissant de personnes vivant en Europe, sur ce continent où nous sommes chez nous, sont forcées de vivre l'ascétisme et la sobriété du Carême trois cent soixante-cinq jours par an. Les attentats terroristes du 22 mars à Bruxelles, répréhensibles dans leur violence impitoyable et qui offensent les valeurs fondamentales d' une société démocratique ouverte, nous rappellent la fragilité avec laquelle nous maitrisons chacun nos propres vies. 

 

Les enfants qui grandissent dans la pauvreté à Balham, aux Batignolles, à Ballymun ou dans le cinquième arrondissement de Vienne ; les jeunes diplômés universitaires de Grèce, du Portugal ou d'Espagne qui sont au chômage ; les travailleurs mal payés aux caisses de nos supermarchés le dimanche après-midi ; et les masses de migrants du Moyen-Orient, agglutinés avec une frustration croissante devant les portes fermées de la nouvelle Jérusalem que nous avons commencé à construire sur les solides fondations du Traité de Rome, se sentent tous floués par le rêve européen. Et pourtant, il est de fait que notre rêve pourrait devenir réalité pour tous ceux que nous venons de mentionner et bien d'autres encore si nous – les ayants-droits, les citoyens, les employés, les bien-installés de l'Europe – pouvions vivre avec moins et intégrer toute l'année l'esprit du Carême chrétien dans notre vie de tous les jours.

 

Thérèse, que beaucoup connaissent sous le vocable de la Petite Fleur de Lisieux, a déclaré que son ambition était de paraître devant le Seigneur les mains vides. Thérèse a placé la barre très haut et elle a été presque immédiatement reconnue comme sainte. Mais pour nous autres, nos ambitions seront plus modestes. Nous sommes tous attachés à nos possessions. Nous parlons de tout ce que nous possédons et une supposition que l'on ne remet pas en question c'est que ce qui nous appartient, ce que nous possédons est "bon" pour nous. Le problème est que nous voulons tous avoir trop. Nous avons tous un appétit effréné. Nous sommes tous possessifs au point d'être nous-mêmes possédés par nos propres possessions. Et ce qui s'applique individuellement aux citoyens européens s'applique aussi à l'ensemble de l'Union européenne. Nous sommes trop axés sur une croissance modelée par les possessions matérielles, sur le fait d'avoir des biens et d'en acquérir davantage. Le socle européen des droits sociaux qui est en voie d'émergence pourrait signifier un partage plus équitable du gâteau européen, mais nous avons encore un long chemin à parcourir avant de nous libérer du pouvoir qu'exerce sur nous notre appétit d'acquisition.

 

Anselm Grün, dont je suis un fan invétéré, vient de publier un livre sur la cupidité - une merveilleuse lecture spirituelle pour le Carême. L'avarice joue un rôle dans notre littérature européenne : nous connaissons tous l'avare de Molière et nous connaissons tous Ebenezer Scrooge de Dickens. Anselm Grün fait l'analyse de la cupidité mais son livre traite aussi d'une vertu dont manque singulièrement la "communauté de valeurs" à laquelle aspire l'Union européenne et qu'elle se targue d'être. Il s'agit de la temperantia, la tempérance. Si l'Union européenne pouvait organiser un audit permanent en matière de tempérance pour toutes ses propositions politiques, la famille des Etats membres que nous cherchons encore à construire pourrait être plus juste et ses biens pourraient être plus équitablement répartis. Nos pauvres pourraient sentir que nous nous occupons d'eux, que nous leur donnons une part plus importante du gâteau et que nous avons ouvert la porte à tous ceux qui sont dans le besoin. En disant "non" à nous-mêmes, comme nous le faisons un peu plus souvent en période de Carême, nous nous sentirions peut-être plus à l'aise pour dire "oui" aux autres, en particulier à ceux qui ont moins que nous. C'est peut-être un rêve illusoire, mais j'ai toujours pensé que le projet européen était aussi un rêve.

 

Père Patrick H. Daly

 

COMECE

 

Version originale de l’article : anglais

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