Monday 20. May 2019
#213 - Mars 2018

"Il faut un sursaut de démocratie et de bonne gouvernance en Afrique "

Cécile Kyenge est née en République démocratique du Congo et est députée européenne pour le Partito Democratico italien. Elle répond aux questions de Johanna Touzel sur les progrès réalisés lors du récent sommet UE-UA (Union Africaine).

Le récent 5ème Sommet UE-Union Africaine à Abidjan consacré à l’avenir des relations entre l'UE et l'Afrique a-t-il tenu ses promesses ? Le thème principal de la « Jeunesse » a-t-il été suffisamment traité ?

 

Oui, ma réponse est résolument positive. Il y a eu un grand engouement autour de ce 5° Sommet, qui a connu une longue préparation. Certes, les nouvelles diffusées par la CNN sur l’esclavage en Libye ont affecté le Sommet au point de faire l’objet de la première déclaration conjointe des chefs d’État. Mais dans l’ensemble, on a parlé des jeunes.

 

Lors de la préparation du Sommet, l’Union Européenne s’est mobilisée en organisant des pré-sommets notamment au sein du Parlement Européen. Cette mobilisation a permis d’affiner nos propositions pour mieux nous arrimer aux attentes de l’Union africaine.

 

Je pense aussi que le thème de la jeunesse africaine a suffisamment dominé la préparation du Sommet et il a culminé lors du Mini-Sommet des jeunes des deux continents qui sont les responsables futurs de la gestion du rapport UE-UA.

 

Qu’attendez-vous des prochaines négociations entre l'UE et les pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) sur le cadre post-Cotonou ?

 

L’accord de Cotonou sera sans doute révolutionné. Le regroupement indistinct des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) devra laisser la place à plus de régionalisation. Le volet de la collaboration interparlementaire devrait aussi être renforcé pour faciliter la confrontation et le dialogue entre nous.

 

Ce dernier aspect est donc notre priorité et nous sommes convaincus du fait que de la qualité de nos travaux déterminera la qualité des relations UE-ACP. Naturellement, nous ne deviendrons pas une assemblée législative. Cependant notre caractère consultatif pourra par exemple disposer d’une clause d’obligation lorsqu’il s’agit d’adopter certaines décisions.

 

Les réformes devront aussi définir le cadre d’une continuité entre les travaux des institutions nationales des pays ACP et les nôtres. Une meilleure syntonie entre nous permettrait d’atteindre de meilleurs résultats.

 

En matière de coopération au développement, les initiatives telles que le plan d'investissement externe récemment lancé, vont-elles permettre de passer d'une relation donateur-bénéficiaire à un partenariat équitable et mutuellement bénéfique entre l’UE et les pays ACP ?

 

Les dirigeants des pays ACP et les dirigeants européens souhaitent tous engager des partenariats équitables. Certaines vieilles logiques sont décriées, comme la logique de l’aide, qui finit par ne pas aider. Ensuite, il y a la logique paternaliste qui présuppose la supériorité de l’Europe face aux ACP et qui finit par favoriser l’exploitation des ressources d’autrui. Cette logique est tellement répugnante aujourd’hui, que l’on tend à la voir s’insinuer partout, même là où elle n’est pas nécessairement présente.

 

Le plan d’investissement extérieur parle un langage franc. Il pourra effectivement permettre de lutter plus efficacement contre la subordination, à condition que la partie africaine sache conduire les négociations avec perspicacité et clairvoyance.

 

J’ai pour ma part une certaine inquiétude quant à l’orientation « libéraliste » de ces fonds, qui pourront certes contribuer à la réalisation des Objectifs de Développement Durable de l’ONU, mais seulement pour quelques-uns et non pour tous, comme il serait souhaitable.

 

Comment évaluez-vous l'impact des cadres de partenariats de migration récemment créés par l'UE avec certains pays africains et leur capacité à s'attaquer aux causes profondes de la migration?

 

La migration reste, hélas, le principal moteur qui fait bouger la machine politique européenne, dans des initiatives de rapport ciblé avec un certain nombre de pays africains. Pourtant la migration est en grande partie causée par les injustices et les inégalités. C’est pour cette raison que je regarde avec réserve certains accords de type sécuritaire qui tendent à vouloir empêcher manu militari la mobilité des personnes.

 

Cependant, certains partenariats plus spécifiques me semblent aller dans le bon sens, notamment ceux mis en place avec les pays du Sahel. En effet, ces partenariats ont une approche holistique de la migration en mettant en place des projets de développement. Il faudra attendre quelques années pour voir si la mise en œuvre de ces partenariats donnera les fruits escomptés. Une chose est sûre : il faudra un sursaut de démocratie et de bonne gouvernance en Afrique pour que les situations s’améliorent dans l’ensemble.

 

Quels sont, à votre avis, les moyens de moderniser les outils et de rendre plus efficaces les efforts de l'UE pour lutter contre la traite des êtres humains?

 

La traite des humains est une blessure terrible pour l’Afrique et certains pays du monde. Même en Europe, beaucoup de situations s’apparentent à de la traite d’êtres humains, de telle sorte qu’il faudrait une sorte de pacte mondial contraignant pour lutter contre ce trafic.

 

Plus encore que l’Union européenne, il serait souhaitable que l’Union africaine prenne ce problème à bras le corps et se donne les moyens de neutraliser tous les trafiquants, avec le concours de la communauté internationale unie et unanime. L’Afrique doit devenir la locomotive mondiale de la lutte contre la traite de ses enfants et je souhaite qu’elle mène cette lutte partout où ses enfants sont mis en esclavage, y compris à travers des pratiques à peine déguisées, qui ont même libre cours en Europe.

 

 

Propos recueillis par Johanna Touzel

 

 

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