Thursday 28. May 2020
#196 - Septembre 2016

La destruction est-elle la bonne réponse face au terrorisme?

Les attentats terroristes de ces derniers mois ont bouleversé l’Europe. Gerhard Beestermöller, professeur d’éthique théologique à la Luxembourg School of Religion and Society, recherche une réponse adéquate d’un point de vue chrétien.

Le nationalisme devait être éliminé, entend-on souvent dire, parce qu’il était funeste. De même, bien que l’on ne puisse comparer l’«État islamique» au national-socialisme – toute comparaison étant ici impropre -, il serait cependant possible de dire que l’EI aussi est néfaste. On ne devrait conclure aucune paix avec lui. Il devrait être réduit à néant. Que peut-on objecter à cette argumentation?

 

Le piège du manichéisme

La crainte est fondée de voir renaître ici un manichéisme. Pour cette doctrine, l’histoire universelle apparaît comme un grand combat opposant les défenseurs de la lumière et des ténèbres. Ceux qui pensent ainsi risquent de diaboliser les autres hommes et de se proclamer saints eux-mêmes. C’est la voie ouverte à l’hostilité et à la volonté d’extermination. Chaque côté finit par mener une guerre sainte. Dans l’esprit de l’Évangile, cette attitude peut-elle être la réponse adéquate? L’inimitié mortelle est-elle la seule alternative à un apaisement naïf?

 

La tradition de la doctrine sociale chrétienne nous offre comme alternative le principe de la guerre juste. Il est intéressant de noter que Thomas d’Aquin a déployé sa théorie de la guerre dans le cadre de la vertu de l’amour de Dieu et du prochain en tant que don de Dieu. Pour lui, la guerre ne peut être légitime que si elle est un acte inspiré par cet amour-là. Mais peut-on faire la guerre par amour et dans l’amour?

 

Une juste colère

Toute la tradition était persuadée qu’une telle chose est possible. L’injustice soulève une juste colère chez l’homme rempli de l’amour de Dieu. Cette colère est un état d’âme qui accueille en lui-même une part d’amour et de haine. Celui qui aime dit oui à l’aimé et lui veut du bien. Celui qui hait repousse celui qui est haï et lui veut du mal. Le furieux rejette l’injustice de celui contre lequel il se révolte, mais il veut le ramener à la justice et à la paix.

 

Une juste colère va de pair avec la bravoure, avec la volonté de défendre ce qui est juste et bon, même en présence de dangers mortels. Pour parler en termes modernes, il s’agit d’une attitude de volonté de paix passée par l’épreuve de la violence. Il s’agit ici d’une détermination tout à fait susceptible de recourir à la violence pour s’opposer à l’injustice, associée à une semblable fermeté dans la critique envers elle-même; il s’agit d’être à l’écoute de l’autre, d’essayer de le comprendre et, animé d’une sincérité à toute épreuve, de rechercher les possibilités d’une paix.

 

Entendre toute la vérité

Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire? Par exemple, être ouvert à toute la vérité. Dans les médias occidentaux, on a pu lire et entendre que le groupe terroriste islamiste Boko Haram a enlevé 200 jeunes filles au Nigeria, dont la plupart sont toujours portées disparues. Mais ce qui n’a été entendu nulle part, c’est qu’avait eu lieu auparavant un enlèvement de jeunes filles musulmanes par des soldats chrétiens. Bien entendu, cela ne légitime rien, mais amoindrit la possibilité d’une indignation de type manichéen.

 

La guerre injuste de George W. Bush contre l’Irak se rattache à la préhistoire de l’EI. Quelqu’un a-t-il été appelé à rendre compte du fait qu’au Conseil de sécurité ont été présentées de fausses preuves d’un programme nucléaire? À combien de milliers de personnes la guerre a-t-elle coûté la vie? À l’époque, on savait déjà que les «sanctions pacifiques» de l’administration Clinton sacrifieraient des centaines de milliers de personnes, parce que plus aucun médicament ni lait en poudre notamment n’entreraient dans le pays. En Europe, cela a-t-il soulevé de grandes vagues d‘indignation?

 

L’esprit de réconciliation

Pour les gens du Moyen Åge, le crime le plus grave était l’hérésie, qui compromettait le salut éternel. C’est pourquoi il était licite de combattre les hérétiques et, le cas échéant, de les tuer. Toutefois, si un hérétique se repentait, il fallait lui pardonner, et il devait même être réintégré dans ses charges, parce que cela était la meilleure voie pour préserver la paix. Dans quel esprit traitons-nous ceux qui, par exemple, se détournent de l’EI? Adopterons-nous, en notre for intérieur, l’attitude du Père miséricordieux de l’Évangile? Comment faire vivre l’idée de réconciliation avec celle d’État de droit? Sommes-nous bien avisés de poser l’État de droit comme l’horizon indépassable de l’image que nous nous faisons de l’État? Ou bien l’idée de paix peut-elle encore ramener à de justes proportions le cadre existant?

 

Nous pouvons et devons nous défendre, mais en adoptant l’attitude de celui qui sait qu’il n’y aura de paix que s’il voit également la requête légitime de la partie adverse et combat avec la même détermination l’injustice qui lui est propre.

 

 

Prof. Gerhard Beestermöller

 Luxembourg School of Religion and Society

 

 

Version originale de l’article : allemand

 

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