Saturday 25. May 2019
#194 - Juin 2016

La géométrie européenne du pape François

Les principes généraux décrits par le pape François pour que « les différences s’harmonisent dans un projet commun » peuvent guider les décideurs européens dans leur processus d’intégration.

Le pape François a prononcé un discours remarqué lors de la remise du prix Charlemagne le 6 mai dernier au Vatican. Sur un ton à la fois plus personnel et plus constructif que dans ses interventions à Strasbourg en novembre 2014, il a invité en particulier l’Europe à retrouver sa « capacité d’intégrer ». Le pape ne visait pas l’intégration européenne en tant que telle mais l’intégration de ses migrants. L’originalité de son approche est de lier l’avenir du projet des pères fondateurs de la construction communautaire à l’intégration de ceux qui frappent aux portes du Vieux continent. L’Europe sera ainsi fidèle à son « identité », qu’il a définie comme « dynamique et multiculturelle », et retrouvera son rayonnement, dont le monde a besoin.

 

Sur le projet d’Europe unie, les institutions européennes, la mécanique communautaire, le pape argentin se garde bien de se prononcer. Ce n’est ni son domaine, ni son rôle. Il ne propose pas de méthode pour faciliter l’entente entre pays face à la crise des migrants, ni plus largement pour unir l’Europe. Toutefois, ses principes pour « avancer dans cette construction d’un peuple en paix, juste et fraternel (..) où les différences s’harmonisent dans un projet commun », qu’il énonce dans son exhortation Evangelii gaudium, parue en novembre 2013, peuvent éclairer les décideurs européens. A l’évidence, Jorge Bergoglio ne pensait pas à l’Europe en les formulant. Mais ils sont entièrement transposables à la construction européenne.

 

C’est en particulier évident pour le premier énoncé : « L’unité prévaut sur le conflit », celui-ci étant transformé en maillon d’un nouveau processus de paix. Ce principe est bien à la base de la construction communautaire lancée par Robert Schuman avec les autres pères fondateurs de l’Europe. De même aujourd’hui, les conflits qui alimentent la crise des réfugiés devraient non pas diviser l’UE mais inciter à une collaboration plus étroite des Vingt-Huit, stimulant un nouveau processus d’intégration.

 

Partager la souveraineté, comme y procède le projet européen, conduit à des transferts de compétences auxquels rechignent les dirigeants européens. Mais, pour Jorge Bergoglio, « le temps est supérieur à l’espace ». Cette perspective invite à considérer l’UE, non comme un nouvel échelon supranational de pouvoir dépossédant celui inférieur, mais comme une étape dans un long processus de reconquête des Européens d’eux-mêmes. Ce renversement pourrait aider à voir autrement « Bruxelles ».

 

A condition de ne pas oublier l’autre principe bergoglien, selon lequel « la réalité est plus importante que l’idée ». Rien n’effraie plus Jorge Bergoglio que la froide mise en œuvre de théories abstraites, sans dialogue avec le terrain, la décision aveugle et doctrinaire. Comprendre que la réalité prévaut sur l’idée invite à ne pas laisser l’idée d’Europe unie s’écarter trop des réalités politiques nationales et à établir un dialogue permanent entre elles. Cela oblige les institutions européennes à n’être au service d’aucune idéologie mais à se montrer toujours en prise avec les réalités, à l’écoute des populations dans leur diversité. Celles-ci, dans l’autre sens, méritent un patient travail d’explication du fonctionnement de l’Europe et de ses réalisations.

 

En respectant le dernier grand principe bergoglien : « Le tout est supérieur à la partie ». « Il faut toujours élargir le regard pour reconnaître un bien plus grand qui sera bénéfique à tous. Mais il convient de le faire sans s’évader, sans se déraciner », écrit le pape François, soucieux de ne pas s’écarter des réalités. A l’heure où le Royaume-Uni s’interroge sur le maintien de son adhésion à l’UE, où la crise des réfugiés montre des gouvernements repoussant le problème chez leurs voisins, où la crise grecque a mis à l’épreuve la solidarité européenne, le principe que « le tout est supérieur à la partie » devrait constamment être rappelé aux Vingt-Huit dans leurs négociations.

 

Mais comment comprendre que l’Europe forme un tout ? Une autre image chère à Jorge Bergoglio peut y aider : celle du polyèdre, forme géométrique qui a la particularité de ne pas effacer les différences tout en respectant la pluralité. Elle s’oppose à la sphère lisse et uniforme. Dans le même sens, l’UE ne vise pas à uniformiser mais doit respecter le principe de subsidiarité – lequel vient tout droit de la doctrine sociale de l’Eglise. Le polyèdre est l’illustration de « l’unité dans la diversité », soit rien de moins que la devise européenne.

 

Sébastien Maillard

 Correspondant de La Croix à Rome, ancien correspondant à Bruxelles

 

Une version plus longue de cet article a été publiée dans la revue Etudes, mai 2016

 

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