Sunday 17. November 2019
#213 - Mars 2018

Le Congrès de La Haye devrait servir d'inspiration à une Europe des citoyens

Un an avant les prochaines élections européennes, le débat s'intensifie au sujet de la participation des citoyens : comment rapprocher les institutions des citoyens ?

C'est dans une réunion extraordinaire qui s'est déroulée il y a exactement 70 ans que l'on peut trouver la meilleure inspiration. En mai 1948, plus de 800 personnes venues de tous les horizons se sont réunies à La Haye. La société civile de l'époque a joué un rôle moteur qui a changé le cours de l'histoire. Assistaient à cette réunion de célèbres politiciens tels que l'ancien premier ministre britannique Winston Churchill ou le Français Paul Ramadier, qui avait été un membre actif de la Résistance contre le nazisme. Le premier ministre français Robert Schuman ne pouvait pas y participer mais avait envoyé à sa place le jeune François Mitterrand. Le chef du gouvernement italien Alcide De Gasperi ne pouvait pas non plus être présent mais son ministre des affaires étrangères Carlo Sforza et Altiero Spinelli conduisait la délégation italienne.

 

Des participants venus de tous les secteurs de la société

 

Dans l'ensemble, les politiciens représentaient moins de la moitié des participants. Les autres participants étaient des hommes d'affaires et des industriels comme les frères Olivetti ; des syndicalistes, des représentants des commerçants et des artisans ; des professeurs d'université et quelques étudiants ; des avocats ; des physiciens ; des ingénieurs ; des musiciens comme Sir Adrian Boult, le chef de l'Orchestre symphonique de la BBC ; des philosophes comme Bertrand Russel, des écrivains et de nombreux journalistes.

 

Il n'y avait que quelques femmes présentes, notamment Bodil  Begtrup, présidente du Conseil national des femmes danoises, et Violet Bonham-Charter, vice-présidente du Mouvement pour l'Europe unie. Il y avait aussi des représentants des pays d'Europe de l'est, de la Pologne à la Hongrie et à la Yougoslavie. Et aussi un groupe de participants venant de pays non-européens, tel que le parlementaire français Saïd Mohamed Cheikh, un ancien médecin des Comores, et des observateurs venant des Etats-Unis, du Canada et de Turquie. Tout le monde se sentait concerné. Tout le monde voulait prendre sa part de responsabilité par rapport à l'avenir.  

 

Mettre la personne humaine au centre

 

Sur les cendres de la deuxième guerre mondiale, les participants avaient l'intention de lancer une nouvelle dynamique entre les peuples d'Europe. Cette dynamique devrait reposer sur le principe de fraternité et sur la dignité absolue de tout être humain. Les chambres à gaz avaient tragiquement mis fin à la conviction que les progrès technologiques apporteraient le bonheur à l'humanité. De l'avis général, après la guerre, on considérait que la raison sans l'âme avait un effet déshumanisant.  

 

La conférence de La Haye était organisée en trois commissions : une commission politique, une commission socio-économique et une commission culturelle. Ces commissions étaient toutes les trois d'une égale importance. La commission culturelle était présidée par l'écrivain et diplomate espagnol Salvador de Madariaga et ses membres comptaient quelques-uns des penseurs les plus influents de la philosophie dite "personnaliste". Hendrik Brugmans, Denis de Rougemont et Marc Alexandre défendaient le principe de base de cette philosophie aux solides racines judéo-chrétiennes. Entre deux visions matérialistes de la société (l'individualisme capitaliste et le collectivisme marxiste), ils proposaient un "humanisme intégral" où chaque personne était reconnue et valorisée comme un être tout à fait unique et ouvert à la transcendance. Selon eux, il fallait organiser la société pour laisser la personne s'épanouir et exprimer pleinement son potentiel, toujours en relation avec les autres, dans une communauté dont tous les membres seraient égaux en dignité et néanmoins différents dans leur identité.

 

La dimension spirituelle

 

A la différence des idéologies immanentes du nazisme, du fascisme et du communisme, la dimension spirituelle de cette nouvelle société était jugée cruciale. Tout aussi crucial : le pardon pour surmonter les blessures. Il a fallu beaucoup de courage aux organisateurs pour inviter les perdants de la guerre, qui s'était achevée seulement trois ans plus tôt. Et c'était la première manifestation européenne à laquelle une délégation allemande était invitée sur un pied d'égalité. Konrad Adenauer, qui dirigeait à l'époque un parti qui venait d'être créé, le CDU, faisait partie de cette délégation avec le Père Brandes, de l'Eglise évangélique de Hambourg. En fait, la CDU était un parti politique qui était né pour rassembler les catholiques et les protestants allemands – qui étaient divisés et opposés avant la guerre – dans un effort commun de renouveau spirituel à partir des valeurs chrétiennes.

 

D'autres délégations comportaient aussi des dirigeants religieux tels que Mgr Joseph Wellington Hunkin, de l'Eglise anglicane, et plusieurs prêtres. L'un d'eux était le Père Verleye, de Bruges, qui décida de mettre sur pied un Collège où les jeunes européens apprendraient à vivre en "communauté". Le pape Pie XII, qui s'intéressait vivement au succès de cette conférence, était représenté par son nonce, l'archevêque Paolo Giobbe.

 

L'Europe comme un phare pour une société mondiale plus humaine

 

La délégation française comprenait aussi Jacques Augarde, sous-secrétaire d'état aux affaires musulmanes, qui venait d'être nommé par Robert Schuman. Le premier ministre français était en effet préoccupé par l'exploitation des travailleurs musulmans en Europe et aussi par les tensions croissantes entre la métropole et ses colonies du Maghreb. Parce que l'Europe n'était pas destinée à être unie en s'isolant du reste du monde, mais à devenir un phare pour ce nouveau type de société mondiale plus humaine. "L'Europe unie préfigure la solidarité universelle de l'avenir", a écrit Schuman dans Pour l’Europe (1964).

 

C'est ce que l’on retrouve dans la déclaration finale du Congrès de La Haye : "La conquête suprême de l'Europe s'appelle la dignité de l'homme et sa vraie force est dans la liberté. Tel est l'enjeu final de notre lutte. C'est pour sauver nos libertés acquises, mais aussi pour en élargir le bénéfice à tous les hommes, que nous voulons l'union de notre continent".

 

Aujourd'hui, l'Europe est de nouveau à la croisée des chemins. Face aux défis de la mondialisation, à la croissance des inégalités, à l'arrivée de réfugiés de guerre et de migrants économiques, aux conséquences du réchauffement climatique mondial et aux changements imposés par les nouvelles technologies au monde du travail, l'Union européen a deux options : s'enfermer dans la peur ou renforcer le sens de la solidarité. Si nous voulons faire revivre "la communauté", il ne suffira pas de procéder à des changements institutionnels. Il faut plutôt un nouvel engagement de la part de tous les citoyens européens.

 

Victoria Martín de la Torre

Auteur de l'ouvrage Europe, a leap into the unknown, Pi.I.E. Peter Lang, Bruxelles, 2014

 

Version originale de l’article : anglais

 

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