Tuesday 7. April 2020
#201 - février 2017

Le fruit de l‘expérience, l’avenir et le religieux

Manfred Prisching, professeur de sociologie à l’Université de Graz, lance des pistes pour sortir de la crise politique, économique et sociale que traverse l’Europe.

Sur le parcours historique qui a conduit à l’Union européenne, les promesses ont été nombreuses. L’unification garantirait la paix, étendrait l’Union. Les régions défavorisées bénéficieraient du développement régional. On pourrait rendre les frontières plus perméables et ainsi favoriser les échanges et la baisse des prix des produits. On réduirait la bureaucratie, on stimulerait la croissance économique et on améliorerait l’accès au marché du travail. Les personnes voyageraient librement dans toute l‘Europe, sans barrières dressées aux frontières et sans l’inconvénient de devoir changer en permanence les devises.

 

Tout cela, c’étaient les promesses. Et qu’est-il arrivé? Tout cela s’est produit. Les données empiriques le prouvent. Et c’est la moitié de la vérité. Notre coin de monde est une oasis de luxe. Mais l’autre moitié de la vérité, c’est que ces réalisations commencent à s‘effriter, non pas tellement par la faute de Bruxelles, mais à cause de l’égoïsme et de l’inconscience de personnes, de groupes et d’États.

 

Le vieil ordre s’est perdu

Le vieil ordre (relevant en partie d’un imaginaire romantique) des peuples, des groupes et des États s’est brisé, un nouvel ordre spirituel ne s’est pas encore substitué à lui: «interrègne», fragilité, liquidité, ambivalence. Les mouvements autoritaires se frayent un chemin dans l’espace vacant.

 

En premier lieu: les personnes sont désorientées par la dislocation du «dais» des valeurs communes. Elles recherchent le «cosmion»: une constellation de valeurs uniforme et cohérente. Il faut trouver une source à laquelle puiser du sens, quelle qu’elle soit : l’unité normative a longtemps été donnée par la religion, puis par le nationalisme, enfin par le rationalisme et des idéologies modernes telles que le marxisme. La défaillance de ces systèmes de représentation a pu, pendant un certain temps, être compensée par la prospérité et la consommation: les hommes qui achètent ne se battent pas. Mais, à la longue, cela ne semble pas suffire, en particulier lorsque la croissance promise commence à ne plus fonctionner. – Les autoritaristes promettent la restauration des «vraies» valeurs par des voies qui, d’ordinaire, passent par des moyens bien éloignés de celles-ci. Mais, dans une société devenue pluraliste et individualiste, il ne peut exister aucun « ciel» de valeurs communes, aucune culture de référence globale ni aucune éthique de la vertu sociale.

 

En deuxième lieu: les hommes caressent des sentiments tribaux: désir d’appartenance, patrie, nation. Ils sont à la poursuite d’un sentiment d’appartenance communautaire dont les sources sont taries, ils aspirent à une intégration, une incorporation; mais ne trouvent là que des groupes fluctuants. Même le nationalisme n’est rien d’autre qu’une forme étendue de «tribalisme», peut-être la plus large possible (de sorte que l’Europe, comme objet d’identification, ne fonctionne plus). – Les autoritaristes promettent le rétablissement de la «race», le retrait en-deçà des frontières, la reconstruction d‘un État étanche, l’élimination de tout ce qui est étranger.

 

En troisième lieu: les hommes ne s’y retrouvent plus. L’opacité dans tous les domaines de la vie commence à peser: stress et surmenage. Le monde est partout étranger. Ce qui serait à faire semble, une fois pour toutes, se perdre dans la complexité. – Les autoritaristes promettent les solutions simples: la figure du leader, qui proviendrait de la «substance du peuple», tranche le nœud gordien. Mais il n’y a plus de nœud gordien; si c’était le cas, les intéressés ne le trouveraient pas; s’ils le trouvaient, ils n’auraient pas de glaive pour le trancher.

 

Quatrièmement: tout cela se presse dans un paysage d’angoisse. L’incertitude plane, sur l’espace de la vie privée et sur le monde entier. La peur est la réaction universelle, surtout lorsque les bases matérielles vacillent. – Les autoritaristes seuls promettent la sécurité. Les problèmes n’existent plus quand on peut montrer du doigt des coupables, et eux seuls… Tout revient alors dans l‘ordre: la communauté, en générant un ennemi commun; la mobilisation de masse; la transformation de la peur en haine.

 

Que faire?

On ne fait pas une loi fiscale la Bible à la main, mais on la fait en personne responsable, en Européen, en chrétien. Que l’on fasse le nécessaire de façon correcte.

 

Premièrement, ne pas perdre le bon sens. Ne pas céder à l’euphorie pas plus qu’à la panique. Ne pas mettre son ego en avant ni raser les murs. Garder une bonne dose de sang-froid.

 

Deuxièmement, croire fermement que chaque homme a la liberté d’agir, qu’il n’est pas simplement le jouet d’influences sociales, mais qu’il a une responsabilité dans l‘existence. Ne pas vivre machinalement sa vie, en se présentant en victime ou en jouisseur, mais la diriger.

 

Troisièmement, avoir le souci de sa propre religion, mais aussi prendre soin des «voisins» dont les racines spirituelles sont, en majeure partie, les mêmes. Les croyances peuvent être interprétés, et elles doivent être rattachées à des configurations sociales. Avec des représentants ou des croyants d’autres religions, il n’est pas nécessaire de toujours parler de questions de dogme.

 

Quatrièmement, pouvoir évaluer les degrés de faisabilité. Il est facile de désirer ou exiger quelque chose une fois pour toutes. Il est bien plus difficile de faire preuve de persévérance en ouvrant soi-même l’espace du possible dans l’espace du souhaitable, avec compétence et dans un esprit de compromis, avec discernement et persistance.

 

Cinquièmement, ne pas avoir peur. Le judaïsme, le christianisme et l’islam sont un rappel de la foi de Dieu en l’homme. Quoiqu’il arrive ici-bas, on ne devrait pas avoir peur.

 

Manfred Prisching

Prof. Dr. Manfred Prisching, professeur de sociologie à la Karl-Franzensuniversität Graz.

 

Traitement rédactionnel de l’article: Michael Kuhn

 

Initialement publié dans: Denken+Glauben 182. Graz 2016, pp. 3-5. Nous remercions la rédaction pour l’autorisation de publication par extraits.

 

Version originale de l’article : allemand

 

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