Monday 19. April 2021

Le rôle des chrétiens dans l'Europe d'aujourd'hui

Herman Van Rompuy, Président émérite du Conseil européen, a réfléchi sur les valeurs de l'Union européenne lors d'un discours prononcé à la Chapelle de l'Europe à Bruxelles le 20 janvier dernier.

L'Union européenne a été créée à partir d'un ensemble de valeurs. Ce n'était pas en premier lieu un projet économique, c'était notre réponse à la cruauté et à la barbarie de la deuxième guerre mondiale et de toutes les guerres précédentes. Cette Union était fondée sur la réconciliation entre les nations et donc sur le rétablissement de la dignité humaine et la valeur irremplaçable de chaque personne. Nous avons renoncé à la vengeance. En déshumanisant les autres, nous nous déshumanisons nous-mêmes inexorablement, dans une spirale sans fin de violence et de haine. L'Union européenne a mis un point d'arrêt à cette évolution fatale.

 

Une union de valeurs

La chute du Mur de Berlin s'est faite elle aussi à partir d'un ensemble de valeurs. C'était une victoire sur la duplicité, sur la dictature, sur la volonté de ne pas tenir compte du caractère unique de chaque être humain. Une personne n'était que le produit de la division d'un million par un million, ce n'était que l'une des parties d'un tout. Adhérer à l'Union signifiait adhérer à ces valeurs, que nous appelons souvent les valeurs européennes.

 

Le rôle des chrétiens dans la création de l'Union a été d'une importance cruciale. N'oublions pas que les deux idéologies qui ont été responsables de la plupart des atrocités du siècle précédent n'avaient rien à voir avec la religion ou avec le christianisme. Les chrétiens devraient rester les défenseurs les plus ardents de l'idée européenne.
 Dans le monde d'aujourd'hui, nous sommes confrontés à de nouveaux défis majeurs, aux implications éthiques fortes.

 

Mon slogan, c'est "Une civilisation unique, de multiples cultures".
 Notre civilisation occidentale est bâtie sur la démocratie, l'Etat de droit, l'égalité entre hommes et femmes, la non-discrimination, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'économie sociale de marché. Ce cadre devrait permettre à de nombreuses convictions et de nombreuses cultures d'avoir leur place. Nous avons besoin de diversité. Une fois qu'on accepte ce modèle, le nombre de musulmans ou d'autres croyants a moins d'importance. Mais le sentiment général, c'est qu'on n'en est pas encore là.

 

Quoi qu'il en soit, les chrétiens doivent demeurer personnalistes. Les êtres humains ont une dignité inhérente qu'on ne peut jamais relativiser ou amoindrir, et ni nos semblables ni la société n'ont le droit de les supprimer ou de les violer. Les être humains sont des êtres de relation et ce sont des êtres qui s'engagent, c'est-à-dire qui assument librement la responsabilité de leur propre vie mais aussi celle de leurs semblables et de l'ensemble de la communauté. Les chrétiens ne doivent jamais oublier que les autres sont des personnes bien concrètes, en particulier celles qui sont dans le besoin. Nous devenons des personnes réellement engagées, moralement engagées, lorsque nous sommes confrontés à des gens qui traversent la Méditerranée en plein hiver, à des enfants qui meurent de froid ou qui vivent dans des tentes à Calais. Voir le visage de ces personnes pourrait changer nos opinions et nos comportements.

 

A la différence de nombreuses autres idéologies, le personnalisme ne prétend pas avoir de réponses toutes prêtes à tous les défis et les problèmes auxquels nous sommes confrontés en tant que société ou en tant qu'individus. Il n'y a aucun livre qui contienne toutes les réponses, mais il existe un ensemble de principes et d'orientations que nous pouvons suivre quand nous nous efforçons de dire comment nous devons nous traiter les uns les autres et quel est le rôle que devraient jouer l'Etat et les autres institutions dans nos sociétés.

 

Les chrétiens peuvent avoir des opinions différentes en matière de politique économique ou en ce qui concerne la nécessité de l'austérité ou de réformes structurelles ou encore au sujet des irrégularités que l'on rencontre dans nos sociétés ou de la manière de s'attaquer au changement climatique. Les chrétiens peuvent aussi donner un contenu différent à des valeurs telles que la responsabilité ou la solidarité.

 

Nous ne pouvons pas continuer d'accumuler indéfiniment des dettes publiques et privées ou de détériorer notre environnement et d'épuiser les stocks de matières premières et les sources d'énergie non renouvelable. Ce serait faire preuve d'égoïsme à l'égard des générations futures. Nous ne devons pas seulement aimer nos propres enfants mais aussi tous les enfants. Il ne suffit pas d'aimer son prochain. En fait, tous les êtres humains, présents et futurs, sont notre prochain. C'est aussi simple que cela. Il ne faut prendre aucun risque. Un échec à l'égard de l'avenir de la race humaine est l'échec le plus énorme que l'on puisse imaginer.

 

L'Union européenne a joué un rôle de leader à la Conférence de la COP21 à Paris sur le changement climatique. Nous avons "péché" dans le passé – depuis le début de la Révolution industrielle – mais nous avons changé nos politiques. Il ne faut pas que ce soit "trop peu et trop tard". Les chrétiens sont engagés dans nos Etats membres, dont l'évolution est indépendante dans une large mesure de celle de l'Union européenne dans son ensemble. Qu'en est-il de notre capital social, de la solitude, de l'absence de bonheur, de notre capital familial, de la répartition des revenus, de l'aide au développement, du rôle de l'éducation, de l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée, entre productivité et qualité de vie ? Dans tous ces domaines, nous avons besoin d'une dimension humaine, même dans le cadre d'une économie mondiale extrêmement compétitive. Il n'y a pas de réponses claires, mais c'est l'attitude qui compte. A mon avis, le personnalisme est le seul regard que nous pouvons porter sur la réalité.

 

Nous vivons dans des sociétés laïques. Ce n'est pas une menace pour les chrétiens. Au contraire, c'est une véritable chance, car nous devons faire nos propres choix et convaincre les autres, voire même leur montrer l'exemple. Depuis l'arrivée de l'islam en Europe occidentale, les anciennes rivalités entre les chrétiens et les incroyants ne sont plus aussi saillantes. Le paysage est plus diversifié. D'un côté, on rejette sur la religion en général la responsabilité des crimes des extrémistes. "La religion, c'est la guerre". D'un autre côté, la religion est redevenue un facteur à prendre en compte dans nos sociétés.

 

La nécessité du dialogue

Le dialogue est plus nécessaire que jamais, non seulement pour rechercher des valeurs communes mais aussi pour prendre conscience des différences qui existent au niveau de l'incarnation des valeurs. Il faut donc qu'il s'agisse d'un véritable dialogue. Dans les relations interpersonnelles, "l'autre" est différent de moi. Nous aimons et vivons avec des personnes qui ne peuvent jamais être comme nous. Les différences font partie de la vie. Mais vivre ensemble veut dire chercher un terrain commun où nous puissions vivre en harmonie. Le dialogue conduit à la convergence. Le dialogue fait partie de la culture. L'intégration n'est pas l'assimilation, mais le paradigme "Une civilisation unique, de multiples cultures" reste valable.

 

Nos sociétés sont en train de se transformer de façon considérable sous l'impact des technologies, de la biotechnologie, de la prospérité, des progrès de la médecine, de la mondialisation, de l'immigration, etc. Le pire comportement serait de se replier sur soi et de se laisser dominer par la peur. C'est la source des conflits et de la violence. Notre attitude doit être de garder espoir (“Wir schaffen das”, “yes, we can”, "oui, nous pouvons y arriver"), d'être du côté d'Eros et non de Thanatos. Les chrétiens doivent contribuer à ce changement sociétal, même s'ils se trouvent dans la situation du "petit reste d'Israël".

 

Herman Van Rompuy

Président émérite du Conseil européen

 

Cet article est un résumé du grand discours prononcé par l'auteur lors d'une conférence à la Chapelle de l'Europe à Bruxelles le 20 janvier dernier.

 

 

Version originale de l’article : anglais

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