Wednesday 27. January 2021
#194 - Juin 2016

Le Rubicon est-il franchi ?

Les manipulations génétiques sous l'œil attentif de l'Union européenne.

Brexit n'est pas le seul souci à avoir récemment traversé le Channel pour atteindre l'Europe: au début de cette année, dans le domaine de la bioéthique, l'Autorité d'embryologie et de fertilisation humaine du Royaume-Uni a autorisé à modifier génétiquement des embryons humains créés par fertilisation in vitro.

 

La controverse en la matière dépasse le seul territoire britannique. Dans l'Union européenne, une Déclaration consacrée à ce sujet a été publiée par le GEE – le Groupe européen d'éthique des sciences et des nouvelles technologies - un organisme consultatif indépendant, relevant du Président de la Commission européenne, qui travaille sur les aspects éthiques liés à ces domaines en liaison avec la législation ou les politiques de l'Union européenne.

 

Les modifications génétiques pourraient être effectuées sur des cellules somatiques ou sur des cellules germinales (reproductrices), avec transmission dans ce dernier cas à tout rejeton potentiel. Il faut aussi établir une distinction entre les modifications à des fins de recherche et les modifications à des fins de reproduction. En outre, ces interventions pourraient également être différenciées en fonction de l'objectif poursuivi, qui peut en fin de compte être thérapeutique ou viser l'amélioration de l'homme. Le secrétariat de la COMECE a déjà publié un Avis sur l'amélioration de l'homme, un objectif couramment lié à des mouvements tels que le post-humanisme ou ce que l'on appelle le transhumanisme.

 

Indépendamment du type de modification génétique des embryons humains, ce genre d'interventions soulève dès le départ deux préoccupations importantes : la première, c'est que ces procédures sont appliquées à des embryons créés par fertilisation in vitro, avec toutes les questions éthiques se rapportant à ces techniques et expliquées en détail dans des documents du Magistère tels que Donum Vitae (1987) ou Dignitas Personae (2008) par exemple; la deuxième préoccupation, c'est que ces procédures impliquent, pour leur développement et leur amélioration, un type de recherche avec les embryons qui entraîne leur destruction.

 

Le but de la recherche dans le cas britannique actuel consiste à mieux comprendre le processus de développement d'un embryon humain sain afin d'améliorer l'efficacité des techniques de fertilisation in vitro. En connaissant mieux les gènes qui ont un impact négatif sur le développement de l'embryon ou qui constituent une entrave, en provoquant par exemple des fausses couches, on pourrait en principe "corriger" ou "désactiver" les gènes défectueux, ce qui constituerait effectivement une véritable thérapie. Mais en pratique - et c'est ainsi que fonctionne le diagnostic génétique préimplantatoire (DPI) - ces connaissances permettent de sélectionner l'implantation d'embryons sains et de rejeter les embryons qui sont porteurs de gènes défectueux, ce qui soulève d'autres préoccupations éthiques.

 

Quoi qu'il en soit, les interventions génétiques pourraient provoquer des mutations inattendues dans d'autres parties du génome, y compris des mutations susceptibles d'être transmises à des rejetons potentiels. A cet égard, Dignitas Personae est tout à fait claire lorsqu'elle affirme : "Du fait que les risques liés à toute manipulation génétique sont importants et peu contrôlables, il n’est pas moralement admissible, dans l’état actuel de la recherche, d’agir en courant le risque que les dommages potentiels liés à l’intervention génique puissent se transmettre à la progéniture". Cette précaution est également de mise dans la Convention sur les Droits de l'homme et la Biomédecine (Convention d'Oviedo) et se retrouve en son article 13.

 

Les préoccupations du GEE

Dans sa Déclaration, le GEE (Groupe européen d'éthique des sciences et des nouvelles technologies) "met en garde contre le fait de réduire le débat à des questions de sécurité et aux risques ou avantages potentiels pour la santé que comportent les technologies de manipulation génétique. D'autres principes éthiques tels que la dignité humaine, la justice, l'équité, la proportionnalité et l'autonomie sont clairement en jeu et ils devraient faire partie de la réflexion nécessaire pour arriver à une gouvernance internationale en matière de manipulation génétique".

 

Le Groupe consultatif s'intéresse non seulement aux applications humaines des techniques de manipulation génétique mais aussi aux applications non-humaines. A cet égard, il faut souligner la force des réactions à l'encontre des organismes non-humains génétiquement modifiés dans la société européenne.

 

En tout cas, les membres du Groupe ne sont pas parvenus à un consensus en ce qui concerne l'évaluation éthique de la manipulation génétique de lignées germinales humaines à des fins de reproduction : certains ont considéré que cette manipulation ne pouvait se justifier sur le plan éthique et ont appelé au maintien de l'interdiction prévue à l'article 3 de la Charte des Droits fondamentaux de l'Union européenne. En outre, certains membres, en raison des "lignes floues entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée", demandent aussi "un moratoire sur toute recherche fondamentale impliquant la manipulation génétique des lignées germinales humaines jusqu'à ce que le cadre réglementaire soit adapté aux nouvelles possibilités", tandis que pour d'autres membres du GEE, "il pourrait y avoir des situations valant la peine d'être examinées qui justifieraient de poursuivre les recherches".

 

Dans sa Déclaration, le GEE conclut en exhortant la Commission européenne à demander en priorité un avis plus large sur "les questions scientifiques, éthiques et réglementaires qui sont inextricablement liées en ce qui concerne la manipulation génétique des cellules somatiques et des lignées germinales".

José Ramos-Ascensão

COMECE

 

Version originale de l’article : anglais

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