Monday 25. May 2020

L'euro et la croissance après le Brexit

Un rapport élaboré par un groupe international d’experts, sous l’égide de la Fondation Bertelsmann et de l’Institut Jacques Delors, avance des propositions. Enrico Letta, Président de l'Institut Jacques Delors et ancien Président du Conseil des ministres italien, nous les présente.

Monsieur Letta, la zone euro est-elle suffisamment solide à l’heure actuelle pour résister à une prochaine crise ?

 

Non, elle ne l’est pas. Trop peu des faiblesses structurelles ayant déclenché la dernière crise de la zone euro ont été traitées. C’est la Banque centrale européenne (BCE) qui a finalement ramené la stabilité dans la zone euro. Elle a gagné du temps pour permettre aux gouvernements de la zone euro de renforcer l’Union économique et monétaire (UEM), d’investir et de réformer leurs économies nationales mais ce temps n’a pas été utilisé efficacement.

 

Aujourd’hui, dans la plupart des États, nous avons peu de marge de manœuvre budgétaire pour faire face à une future crise potentielle et il manque les outils nécessaires pour stabiliser la zone euro par une action budgétaire au niveau de l’UE. Certains nouveaux projets prometteurs, tels que l’Union bancaire ou l’Union des marchés des capitaux, n’en sont encore qu’à un stade précoce alors que l’exposition aux risques est encore élevée dans le secteur bancaire européen. Il reste très peu de capital politique pour s’engager dans de nouveaux partages des risques ou pour mettre en place de nouvelles réformes en échange d’un programme de soutien. Négliger ces vulnérabilités de l’euro et espérer que la prochaine crise pourra se résoudre sur le moment constituent une approche à la fois dangereuse et coûteuse.

 

Que faudrait-il faire dans l’immédiat pour pallier ces faiblesses ?

 

Dans le rapport que nous avons récemment publié (« Repair and Prepare : l’euro et la croissance après le Brexit »), nous suggérons d’agir dans deux directions.

 

D’une part, mettre en place une « trousse de secours » pour protéger l’euro contre une nouvelle crise éventuelle à court et moyen terme. Cette « trousse de secours » inclurait un renforcement du mécanisme européen de stabilité (MES), une consolidation de l’Union bancaire et une amélioration de la coordination des politiques économiques avec un meilleur contrôle démocratique.

 

D’autre part, il faudrait un accord global combinant des réformes structurelles au niveau national avec une initiative d’investissement public et privé globale (incluant notamment un renforcement du Plan Juncker et la mise en place d’une capacité budgétaire européenne).

 

Cet ensemble de mesures, visant à nourrir la convergence et la croissance, devrait débuter parallèlement avec la « trousse de secours » mais se poursuivre sur un horizon à plus long terme (environ 10 ans).

 

À plus long terme, faudra-t-il opérer des changements institutionnels ?

 

Les mesures que nous recommandons de mettre en place dans l’immédiat peuvent stabiliser l’Union économique et monétaire (UEM) à court et moyen terme. Or, avec ces changements, l’UEM conserverait son caractère intergouvernemental et essentiellement fondé sur des règles. Une telle structure ne peut offrir ni la flexibilité nécessaire pour répondre aux défis économiques émergents, ni le strict contrôle démocratique indispensable pour garantir l’approbation publique.

 

C’est pour cela qu’il nous semble qu’à plus long terme, l’UEM devra s’appuyer sur un cadre cohérent et légitime de gouvernance économique supranationale. Cela implique la transformation du mécanisme européen de stabilité (MES) en un fonds monétaire européen à part entière et un renforcement significatif du contrôle parlementaire afin d’accroître la légitimité européenne.

 

Cela implique des partages de souveraineté. Comment convaincre les citoyens et leurs gouvernements de les accepter ?

 

Il est vrai que le troisième pilier implique un important partage de souveraineté mais celui-ci s’accompagne d’un renforcement significatif du contrôle démocratique des décisions prises au niveau européen. Nous proposons par exemple la création d’un ministre des finances européen, qui remplacerait la Troïka dans les négociations et la surveillance des programmes d’assistance, et qui devrait rendre compte devant une commission composée de représentants du Parlement européen et des parlements nationaux (qui pourra d’ailleurs opposer un veto à ses décisions par un vote à la majorité qualifiée).

 

Nous estimons aussi qu’avec les mesures du deuxième pilier (l’accord global combinant réformes et investissement), la zone euro renouera progressivement avec la croissance et sera de retour sur la voie de la convergence, ce qui facilitera le partage des risques entre pays. Enfin, tout cela nécessitera une réforme importante des traités de l’UE mais l’adaptation du cadre juridique au Brexit pourrait, en tout état de cause, rendre nécessaire une révision des Traités.

 

 Propos recueillis par Johanna Touzel

COMECE

 

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