Thursday 12. December 2019

L’Europe du Pape François

Le prix européen Charlemagne 2016 a été attribué au pape François. Confidences sur sa vision de l’Europe, recueillies par un groupe de catholiques français.

Le Prix international Charlemagne, décerné par la ville allemande d’Aix-la-Chapelle, récompense tous les ans une contribution exceptionnelle à l’unification européenne. Le Pape François a été choisi, pour son « message d’espoir et d’encouragement » aux Européens. Il lui sera remis à Rome à le 6 mai.

 

Le discours-phare du Pape François au Parlement européen le 25 novembre 2014, avait marqué les esprits des députés européens et des observateurs. Plus récemment, le Pape avait confié dans un entretien avec des journalistes aimer l’idée d’une refondation de l’Europe. « Nous devons faire tout ce qui est possible pour que l’Union européenne trouve la force mais aussi l’inspiration d’aller de l’avant ».

 

De façon plus confidentielle et amicale, nous avons eu la chance d’être accueillis par le Pape François le 1er mars dernier, avec une trentaine de catholiques représentant, dans sa diversité, le catholicisme social français. Lors de ce très long entretien nous avons pu l’interroger sur sa vision de l’Europe.

 

Confidences sur sa vision de l’Europe

« Depuis Magellan » nous a rappelé le Pape François avec un sourire amusé, on regarde l’Europe de loin, du Sud, d’une périphérie, distance qui permet l’analyse. L’entendre dire ensuite « Je comprends mieux ma foi depuis la périphérie », montre que la distance ne crée aucune indifférence. C’est la vision qui porte le discernement et permet la mise en garde, le rappel des devoirs. Il apparut alors que notre entretien n’était pas une réponse courtoise à une demande d’audience. C’était l’occasion que François avait saisie pour partager un constat, une vision critique, et proposer un chemin à des chrétiens engagés dont un courant politique, les Poissons Roses, un laboratoire de pensée, Esprit civique, trois parlementaires, des élus locaux, des militants associatifs liés au Christianisme Social, comme Jérôme Vignon, Président des Semaines Sociales de France.

 

Nous avons rappelé les auteurs personnalistes qui nous lient et le Pape s’est arrêté sur Emmanuel Levinas. Référence paradoxale pour un Pape ? Ou plutôt parcours à méditer par les européens. Né en Lituanie, émigré en Ukraine, puis à Strasbourg, à Fribourg et à Paris, ce philosophe français, nourri par le Talmud, la littérature russe, la phénoménologie allemande a aussi fréquenté Gabriel Marcel. Parcours dramatique à travers l’Europe, dans sa plus grande longueur, et fabuleuse intégration de cultures et de pensées européennes. Quand le Pape nous a rappelé que l’accueil de l’exclu était fidélité à nos racines, l’éthique proposée par Levinas prenait chair: pour avoir une maison accueillante à l’autre il faut savoir s’y recueillir, y demeurer, et ouvrir ensuite sa porte.

 

Une Europe ouverte

François a été précis : l’arrivée d’immigrés en détresse est une donnée sociale que l’Europe doit prendre en compte : elle a été ouverte au monde, par ce qu’elle a reçu et ce qu’elle a transmis. Aujourd’hui elle doit rester capable de s’agrandir dans l’échange avec d’autres cultures. Cette Europe respectera les angles qui marquent la différence des trajectoires, des Histoires, des patrimoines. L’Europe ne peut se targuer de détenir la plus haute culture, la Chine pourrait nous le disputer, mais ce qu’elle a d’unique c’est la quête de l’unité dans la diversité, et le monde a besoin de ce modèle, le contraire de la banalisation dans une globalisation centrée sur l’intérêt individuel.

 

Appréhender cette nécessaire tension entre l’hétérogénéité des cultures et la recherche d’une unité suppose de dépasser une lecture géographique, et de penser dans le temps. L’échelle d’une vie nous a été proposée. La matrice européenne, qu’il a appelée d’un mot plus affectueux que respectueux « abuela», grand-mère, a vieilli et ne donne plus assez de fruits : pour intégrer les autres il faut retrouver le dynamisme qui portera les mutations, les intégrations. Une remise en route malgré le terrorisme et la guerre –et François a employé ce mot terrible- celle que nourrit l’inégalité, et tous les trafics, à commencer par les trafics d’armes.

 

Il m’a semblé que sa référence aux pères fondateurs ne devait pas être comprise comme le regret d’une époque révolue où l’Europe fut personnalisée. C’était un élément de la réflexion d’un homme qui nous a rappelé ce qui fut possible et dit la gravité du moment, l’urgence d’une invention politique européenne. Encore faudrait-il mettre le combat d’idées au service des plus pauvres, économiquement par la fraternité républicaine, et spirituellement par la Miséricorde. Mais la réponse soit aussi se faire en action comme le montre la visite de François à Lesbos.

 

Philippe Segretain

Membre du Conseil des Semaines Sociales de France

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