Montag 20. November 2017
#208 - octobre 2017

«L’Europe trahit ses valeurs chrétiennes»

Fridolin Pflüger SJ, Directeur du Service jésuite des réfugiés en Allemagne, porte un regard très inquiet sur les récents développements de la politique européenne des réfugiés.

Question: Père Pflüger, ces derniers jours, de nombreuses organisations caritatives ont massivement suspendu leurs opérations de sauvetage des réfugiés en mer Méditerranée en raison des attaques menées par les garde-côtes libyens. Comment voyez-vous la situation ?

 

Père Pflüger : Depuis longtemps déjà, nous constatons que les réfugiés cherchant à entrer en Europe sont traités en criminels. Aujourd’hui, nous voyons avec inquiétude cette criminalisation s’étendre aux personnes qui leur portent secours. Cela se traduit par une forte augmentation du nombre de contrôles effectués par les garde-côtes libyens en Méditerranée, avec la bénédiction de l’Union européenne. Et cela ne laisse rien présager de bon. En agissant ainsi, l’Europe ne fait qu’aggraver la vulnérabilité de la côte libyenne face au crime organisé et aux seigneurs de guerre.

 

 

Question: Quelles sont les conséquences pour les réfugiés bloqués en Libye, qui espèrent pouvoir embarquer pour l’Europe?

 

Père Pflüger : La Libye recourt déjà à la brutalité pour empêcher les réfugiés de traverser la Méditerranée et d’accoster en Europe, préférant les parquer dans des centres de détention où ils sont livrés à la violence et aux mauvais traitements quotidiens. En fait, nombre d’entre eux pourraient obtenir le statut de demandeur d’asile en Europe. Or, l’Europe fait tout pour qu’ils ne puissent pas y faire valoir ce droit.

 

 

Question: Qu’attendez-vous de la politique européenne à la lumière des récents événements?

 

Père Pflüger: L’Europe doit arrêter de se replier sur elle-même en se compromettant dans des accords cyniques qui, sous couvert de contrôle des flux migratoires, n’ont en fait qu’un seul but: éviter que nous autres Européens ayons les réfugiés sur le dos. L’UE doit une fois pour toute assurer aux réfugiés des voies d’accès sûres et légales. Non seulement les opérations de sauvetage en mer Méditerranée n’auraient plus lieu d’être, mais les passeurs ne pourraient plus se livrer au trafic de réfugiés.

 

 

Question: Quelles actions concrètes peut-on envisager?

 

Père Pflüger : La première chose à faire serait de renforcer la coordination des opérations européennes de sauvetage en mer, dans l’objectif d’atteindre voire de dépasser le niveau qu’avait atteint l’Italie en 2013 avec l’opération « Mare Nostrum ». Par ailleurs, une politique plus favorable au regroupement familial, à l’octroi de visas humanitaires et à l’accueil de contingents de réfugiés plus importants permettrait à beaucoup d’échapper à la périlleuse traversée de la Méditerranée. Une chose est sûre : il est impensable qu’un des continents les plus riches et les plus puissants sur le plan économique se contente de regarder de loin la réalité des 65 millions de personnes, aux quatre coins du globe, qui doivent fuir leur pays. À travers son actuelle politique isolationniste, l’Europe est vraiment en train de trahir toutes ses valeurs humanistes et chrétiennes. Ou, pour reprendre la récente formule du Pape François : l’Europe y perd son âme.

 

Question: L’Europe n’a-t-elle pas déjà perdu son âme depuis longtemps sur ce point? Jusqu’à présent, les États membres de l’UE n’ont fait que se déchirer sur la question de la répartition des réfugiés en Europe ; il paraît difficile d’envisager une coexistence solidaire dans ce contexte...

 

Père Pflüger: Effectivement, cette solidarité indispensable nous fait cruellement défaut en Europe. D’autant plus que le « règlement de Dublin » en vigueur, selon lequel les réfugiés doivent demander asile dans l’État par lequel ils sont entrés sur le continent européen, a prouvé depuis longtemps son caractère arbitraire et inapplicable. C’est la raison pour laquelle l’Italie se sent à juste titre délaissée par les autres États de l’UE. Nous avons urgemment besoin d’une réforme solidaire et en profondeur du règlement de Dublin.

 

 

Question: Mais ce n’est sûrement pas un simple remaniement des règles en Europe qui fera beaucoup avancer les choses...

 

Père Pflüger: Vous avez entièrement raison ! Depuis l’automne 2015, l’Europe s’agite pour enrayer le flot de réfugiés et de migrants en provenance d’Afrique. Pourtant, la majeure partie des réfugiés africains trouve refuge dans un pays d’Afrique; rien qu’en Afrique de l’Est, on dénombre plus de quatre millions de réfugiés et environ sept millions de déplacés internes. Alors que l’Europe dépense des sommes mirifiques pour refouler les réfugiés, les programmes d’assistance aux réfugiés internationaux dans des pays d’accueil clés comme l'Éthiopie, le Kenya et l’Ouganda sont dramatiquement sous-financés. Or, si les réfugiés ne trouvent pas la sécurité et les perspectives d’avenir qu’ils espèrent en Afrique, ils n’ont d’autre choix que de reprendre la route vers l’Europe. L’Europe aurait beaucoup à apprendre d’un pays comme l’Ouganda. Les réfugiés s’y voient octroyer des terres arables ainsi qu’un permis de travail et ont ainsi la possibilité de subvenir à leurs besoins. Ce qui fait que l’Ouganda dispose d’un des régimes d’asile les plus généreux et durables du monde.

 

 

Question: Revenons à la question brûlante des sauvetages en mer. L’Église et ses institutions ne devraient-elles pas s’impliquer activement et directement pour sauver des êtres humains de la noyade? Ou pour parler plus concrètement: le Service jésuite des réfugiés ne pourrait-il pas offrir une solution à court terme pour pallier la raréfaction des sauvetages en mer?

 

Père Pflüger: Dans la situation actuelle, je ne crois pas que nous en soyons capables: les organisations caritatives ont d’ailleurs avancé des raisons valables de se retirer des opérations de sauvetage en mer. Le Service jésuite des réfugiés est déjà présent et actif des deux côtés de la Méditerranée et intervient au plus près des personnes réfugiées. Par ailleurs, l’attention des médias reste largement tournée vers la mer Méditerranée - ce qui est très important, car des personnes y meurent alors que cela pourrait être évité. - Mais l’Église et ses institutions caritatives sont aussi actives dans de nombreuses autres régions du monde. Car onmeurt également ailleurs en fuyant son pays, par exemple sur les chemins de l’exil à travers le Sahara. Et il y a aussi les réfugiés du Sud-Soudan, de Somalie, du Yémen ou d’Érythrée. Ceux-ci ont beau être relégués au second plan par de nombreux médias européens, la tragédie qui se joue en Méditerranée ne doit pas nous les faire perdre de vue.

 

Steffen Zimmermann

katholisch.de

 

Version originale de l’article: allemand

 

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