Wednesday 3. June 2020
#215 - Mai 2018

Mémoires européennes : intégrer notre passé commun

L'année 2018 sera dominée par les commémorations du 100ème anniversaire de la fin de la première guerre mondiale. Pour l’ambassadeur de l'UE auprès du Saint Siège Jan Tombinski, il est urgent de s’occuper des brèches dans la conscience collective européenne afin d'éviter que l'espoir en un avenir commun ne se dégrade.

L'histoire est principalement écrite par les vainqueurs, bien que le souvenir qu'ont les victimes de leurs souffrances dure des siècles et contribue à façonner l'identité. Si l'on ne s'occupe pas de la perception des souffrances passées, elle est souvent exploitée par les populistes, des mouvements anti-européens qui fonctionnent avec des stéréotypes et des idées fondées sur la représentation du passé et le jugement moral qu'elle suggère.

 

En dépit de tous les investissements dans l'éducation, la diffusion mondiale des connaissances et des résultats des recherches, le passé reste encore une force de division. Un passé insurmontable et controversé est susceptible de mettre en danger l'avenir commun.

 

Une asymétrie est-ouest

 

Les pays du continent européen ont chacun des histoires nationales différentes depuis la fin de la première guerre mondiale. Les événements de cette première guerre ont par conséquent été expliqués différemment dans les systèmes éducatifs de chaque pays et interprétés dans les débats publics en vue de promouvoir l'identité nationale - souvent en la dressant contre celle des autres - et non pour surmonter les hostilités passées. La rivalité franco-allemande a dominé le narratif de l'Europe occidentale, alors qu'en Europe centrale et orientale, la menace des bolchéviks et la révolution communiste en Europe ont constitué l'axe central de l'enseignement de l'histoire. Des représentations artistiques ont d’ailleurs frappé l'imagination collective avec une force plus convaincante que les faits et les livres d'histoire.

 

Une nette asymétrie apparaît aisément dans la façon dont la première guerre mondiale a été présentée dans les différents pays européens. Verdun, Ypres ou la Marne étaient mieux connus des enfants dans les pays éloignés du front franco-allemand que des faits de la même époque se rapportant à leur propre ville, région ou nation. En outre, les nations occidentales n'ont pas voulu voir les conséquences et les souffrances liées à cette guerre dans la partie orientale de l'Europe.

 

Or, en Europe centrale, la fin de la première guerre mondiale a fait émerger ou ré-émerger plusieurs Etats, tout en faisant disparaître simultanément trois grands empires continentaux, dont les frontières ont continué d'être contestées au cours des années qui ont suivi. De nouveaux mythes ont remplacé les souvenirs récents de la guerre; mais ces souvenirs ont été préservés dans les archives et les histoires familiales, dans les cimetières, les monuments ou les ruines.

 

En outre, on n'observe aucune "appropriation" claire de la mémoire de la première guerre mondiale en Europe centrale, car cette guerre s'est faite entre des empires et il a été estimé qu'elle n'avait plus aucune importance pour l'avenir des Etats nouvellement établis. Les peuples et les territoires ont été marqués par des blessures et des souffrances provenant de la guerre, mais tout ceci a paru s'inscrire dans l'histoire d'entités politiques n'ayant plus d'existence. De nombreux fronts de la première guerre mondiale ont ainsi disparu de la mémoire collective.

 

Instrumentalisation de la mémoire

 

Pour éviter que les événements passés, porteurs d'émotions liées à la souffrance individuelle ou collective, ne soient instrumentalisés et utilisés à mauvais escient, il faudrait que l'on s'occupe davantage en Europe de la mémoire de ces événements passés afin de ne pas mettre en péril l'avenir commun. "Une histoire faussée est le maître d’une politique fausse", déclarait il y a deux siècles le célèbre historien polonais Józef Szujski.

 

Toute société, toute personne préfère se référer à son propre passé en le présentant sous un jour glorieux ou exploiter le sentiment d'être une victime pour justifier des demandes fondées sur le "droit moral" à une réparation pour les blessures ou les souffrances du passé. Mais lorsqu'on connaît les situations plus en détail, on voit qu'une attitude manichéenne n'est jamais juste et que l'histoire de toute nation contient des pages et des images glorieuses et d'autres qui ne le sont pas.

 

Le Pape François, dans le discours qu'il a prononcé à Cracovie le 28 juillet 2016, a abordé la question des mémoires différentes : "Dans la vie quotidienne de chaque individu, comme de toute société, il y a toutefois deux types de mémoire : la bonne et la mauvaise mémoire, la positive et la négative". Si on a pour objectif une coexistence pacifique à l'avenir, il faut traiter avec soin les animosités passées; l'amnésie ou l'omission n'est pas la bonne ligne de conduite à suivre.

 

Les dernières décennies ont montré la facilité avec laquelle les démons du passé pouvaient resurgir et déclencher de nouveaux conflits. Les guerres des Balkans dans les années 1990 nous apprennent beaucoup sur la résurgence des sentiments hostiles, alimentés par la négligence à s'occuper des souffrances et des différences venant d'une histoire qui n'est pas si lointaine. Dans le récit nationaliste de plusieurs pays de l'Union européenne, le passé sert à créer l'image stéréotypée d'un ennemi extérieur afin de consolider le pouvoir politique à l'intérieur d'un pays.

 

Intégrer nos mémoires communes

 

Il est impossible de quantifier la masse des péchés mutuels commis entre les nations d'Europe. Depuis bien des siècles, le continent est un champ de bataille dans toutes les directions et le long de toutes les lignes de fracture possibles. Au cours des 70 dernières années, une partie croissante du continent a démontré que certaines leçons de l'histoire avaient été retenues et que la confrontation militaire n'était pas le moyen de résoudre les conflits d'intérêt. Des mécanismes d'intégration ont aidé à ouvrir un nouveau chapitre de réconciliation des nations.

 

Il est indispensable de s'occuper des brèches dans la conscience collective européenne afin d'éviter que l'espoir en un avenir commun ne se dégrade. "L'intégration d'un passé commun", basée sur l'éducation et le respect mutuel des différences, doit en découler : c'est un moyen indissociable pour embrasser un avenir commun. Une partie importante de ce cheminement consiste à comprendre sa propre culpabilité. L'histoire de sa nation, de sa communauté, de sa famille doit être mise en perspective avec les critères plus objectifs des faits et du jugement moral afin d'acquérir la capacité de se réconcilier avec son propre passé et de se confronter à celui des autres. La réconciliation et le pardon mutuel qui en découlent pourraient en être l'étape ultime, après avoir compris sur quoi porte le pardon.

 

Jan Tombinski

Ambassadeur, Chef de la délégation de l'Union européenne auprès du Saint-Siège

 

Version originale de l’article : anglais

 

 

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