Mittwoch 21. November 2018
#196 - Septembre 2016

« Qu’as-tu fait de ton frère ? »

Un nouveau secrétaire général à la tête de la COMECE: entretien avec le fr. Olivier Poquillon, dominicain, qui prend ses fonctions début septembre.

Pourriez vous décrire en quelques mots-clés vos origines et votre parcours ?

 

J’ai grandi en France, dans une famille catholique pratiquant sa foi, tant à la messe que dans la vie de tous les jours. Une famille où les enfants étaient vivement incités à prendre des responsabilités et à s’engager au service du bien commun. Avec des grands-parents des deux côtés de l’Atlantique, la diversité des cultures a, dès ma naissance, fait partie du paysage.

 

Vous avez d’abord fait des études de Droit international et avez commencé par travailler dans ce domaine. Qu’est ce qui vous a poussé à renoncer à cette activité pour devenir religieux dominicain ?

 

Je n’ai pas renoncé à la profession de juriste, c’est même au service de l’Eglise que je l’ai surtout exercée. Pour moi, être « Juriste », c’est partager une formation et un certain regard sur l’organisation commune de nos vies. Être « religieux », en revanche, c’est un choix plus large, qui engage toute la vie et qui conduit à exercer une foule de « métiers ». On peut négocier un accord international le matin et se retrouver aumônier d’étudiants le soir venu. L’approche juridique, et la théologie ne sont pas des fins en soi, mais des outils complémentaires au service d’une même mission : replacer l’homme, créé à l’image de Dieu, au cœur des politiques publiques.

 

Sur le plan spirituel, l’approche juridique peut aussi aider à dédramatiser la loi, trop souvent présentée comme une contrainte extérieure, un carcan limitant nos libertés individuelles. Dans une perspective chrétienne, la loi c’est d’abord le référentiel commun, ce qui fonctionne pour tous, un peu comme la loi de la pesanteur. La loi, d’autre part, c’est aussi le moyen que se donne l’humanité pour organiser son destin commun, une sorte de règle du jeu élaborée dans le dialogue entre les personnes et les peuples. Dans les deux cas, la loi se doit d’être un outil de liberté.

 

Une fois devenu prêtre, vous avez eu un itinéraire inhabituel, qui vous a conduit, notamment comme aumônier militaire, dans les Balkans, en Afrique et au Moyen Orient. Quelles influences et expériences de là-bas ramenez-vous ici à Bruxelles ?

 

La fonction d’aumônier militaire ou le travail auprès de l’ONU ne sont pas si originaux que ça pour un dominicain. Saint Dominique a ainsi fondé l’Ordre au cours d’une mission diplomatique. D’autres frères ont suivi les forces armées vers le « nouveau monde ». Après avoir été confrontés aux souffrances des hommes, comme Francisco de Vitoria ou Bartolomé de Las Casas, pionniers du droit international et du droit des gens, ils ont cherché à établir des ponts pour que les décisions politiques soient toujours plus au service des peuples.

 

L’exposition aux conflits armés ne laisse personne indemne, mais les zones de guerre sont souvent aussi des lieux propices aux rencontres, à commencer par la rencontre très concrète, parfois sanglante, avec les effets directs et indirects des décisions prises dans des cercles plus feutrés.

 

Confronté à des situations paroxysmiques, l’homme peut montrer le pire comme le meilleur de lui-même. C’est une grande leçon d’humilité et de fraternité. Quand le sang d’un blessé coule, quelle que soit son origine, ce sang est rouge. En Orient comme en Occident, au nord comme au sud, nous sommes du même sang et c’est cette même vie qui nous est donnée en partage. Jusqu’où suis-je responsable de l’autre ? Pour le chrétien, c’est une bonne occasion de tenter de répondre à la question que Dieu pose à Caïn : « Qu’as-tu fait de ton frère ? »

 

Quelle que soit l’origine ethnique, culturelle ou religieuse, le niveau d’étude ou de vie des acteurs du conflit, on peut constater que nous partageons tous les mêmes peurs, les mêmes souffrances et les mêmes espérances.

 

La violence de la guerre force à ouvrir les yeux sur cette interdépendance de fond qui dépasse les intérêts à court terme des personnes et des sociétés. Comme nous le montre aujourd’hui la crise migratoire, nous ne vivons pas dans des compartiments cloisonnés mais, que nous le voulions ou non, nous sommes liés par une communauté de destin. La terre est ronde et la crise des uns finit, tôt ou tard, par devenir celle des autres. Alors, pour le militaire comme pour le diplomate, pour l’homme d’Etat, le seul objectif pour lequel il vaille la peine de se battre, l’objectif stratégique ultime, c’est la paix. Je n’oublie pas que c’est précisément sur ce même objectif que se fonde la construction européenne.

 

La vie en Irak m’a aussi apporté l’expérience que les sociétés, les civilisations sont mortelles. Toutes les forces économiques, les technologies, les ressources naturelles sont insuffisantes si le projet commun, le lien social, la cohésion font défaut. L’Empire romain s’est ainsi épuisé à combler les brèches à sa périphérie alors que son centre se dissolvait dans les divisions.

 

Les crises nous offrent pourtant de bonnes occasions de nous remettre en cause. Quel est donc aujourd’hui le projet de société pour l’Europe ? Que voulons-nous faire ensemble sur ce continent ? Lorsqu’elle nous appelle à puiser dans nos racines pour bâtir un projet commun, je crois que c’est cette question que pose aujourd’hui l’Eglise aux européens.

 

Vous avez également représenté pour l’Ordre des dominicains auprès des Nations Unies. Cette mission imprègne-t-elle aussi le regard que vous portez sur l’Europe ?

 

Certainement. L’ONU et l’UE sont toutes deux nées de la volonté d’empêcher le renouvellement des conflits à l’origine des massacres des deux guerres mondiales. Le fait que ces conflits aient eu leurs origines en Europe, mais aussi que les ennemis d’hier aient choisi de dépasser leurs antagonismes historiques pour se lancer ensemble sur la voie de l’intégration donne un statut unique à notre continent.

 

L’Europe des 28 aurait tout à gagner à prendre d’avantage conscience de sa spécificité et à étendre cette forme de dialogue constructif aux 165 autres Etats de l’ONU. L’Europe peut être fière d’avoir apporté à sa population des décennies de paix. Si elle veut casser son image sans âme de « bailleur de fond » et de « donneur de leçons », elle doit sans doute s’expliquer d’avantage et prendre le risque de nouer de nouveaux partenariats plus équitables au bénéfice de tous.

 

Comme l’Église ne cesse de les y inviter, l’UE, et les Nations unies ont un défi commun à relever : replacer la personne humaine au cœur des politiques publiques. Ce mouvement passe sans doute par la revalorisation de la subsidiarité, de la participation, de la responsabilité partagée au service du bien commun. Dans la règle de St Augustin, qui venait de l’autre rive de la méditerranée, il est écrit: « Ce qui concerne tous doit être décidé par tous ».

 

Vous entamez votre mandat de secrétaire général de la COMECE dans une période pleine de défis, aussi bien pour l’Europe que pour l’Eglise. Qu’attend-t-on de l’Eglise en Europe, selon vous ? Quelles attentes l’Eglise a t-elle vis-à-vis de l’Union européenne?

 

Il y a aujourd’hui une crise de confiance vis a vis des institutions en général et des institutions européennes en particulier. L’Église est fondée sur la foi, c’est à dire sur la confiance. Je pense que les récents attentats en Europe ont montré sa capacité à permettre aux personnes de reprendre confiance et de refaire le choix de vivre ensemble.

 

Le peuples d’Europe se posent deux grandes questions : « Qu’avons-nous en commun ? » mais surtout « Que voulons-nous nous faire ensemble ? Quels sont nos projets communs? ». L’Eglise peut accompagner les acteurs politiques dans leur interrogation sur la manière de mieux servir leurs concitoyens. La crédibilité de nos institutions repose sur leur capacité à être perçue comme étant véritablement au service des personnes dans leur vie quotidienne.

 

Vous-même, quelles attentes et quels espoirs avez-vous dans la nouvelle mission qui vous est confiée ?

 

Servir le dialogue entre les institutions européennes et l’Eglise catholique en Europe est un vrai défi dans le contexte actuel. J’espère que la crise que nous traversons sera une occasion d’aborder courageusement les vraies questions pour rebondir et aller de l’avant.

 

L’Europe, c’est avant tout un territoire, un continent et des peuples qui vivent dessus. Il s’agit maintenant pour les hommes et les femmes qui y vivent, de réfléchir et de décider de qu’ils veulent faire ensemble.

 

En retissant du lien social, en partageant son expertise de terrain, en redonnant du sens et en bâtissant des ponts avec les personnes de bonne volonté, l’Église peut certainement apporter une contribution de valeur à la construction du bien commun en Europe.

 

 Michael Kuhn et Johanna Touzel

COMECE

 

 

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