Monday 16. December 2019

Un référendum capital et peut-être fatidique

Le référendum du 23 juin auquel est confronté l'électorat britannique risque d'isoler le Royaume-Uni et de fragmenter l'Union européenne.

Le vote britannique qui se pointe à l'horizon pose la question suivante : "Le Royaume-Uni doit-il rester membre de l'Union européenne, ou quitter l'Union?" Cette question nécessite une réponse simple, sans réserves, presque crue : personne ne peut répondre "Rester membre" ou "Quitter l'Union" ... "sous certaines conditions". Une telle simplicité est inévitable dans un référendum : c'est pourquoi les référendums sont généralement considérés comme un piètre outil politique. Il y a de bonnes raisons de vivre dans une démocratie représentative et non dans une démocratie directe.

 

Il est significatif que le débat public et médiatique soit axé sur des arguments cinglants autour de la question de savoir quelle est la décision qui servira le mieux les intérêts économiques du Royaume-Uni. La question de savoir ce qui est le mieux pour l'Union européenne n'est pas discutée. Et pourtant, cette décision aura de profondes répercussions sur l'ensemble de l'Union européenne.

 

S'agit-il simplement d'économie ?

Les gouvernements britanniques successifs ont essentiellement vu l'Union européenne à travers le prisme de l'économie. Pendant des décennies, l'Union européenne était connue au Royaume-Uni sous l'appellation populaire de "Marché commun". Les questions économiques sont encore et toujours au cœur des élections et les partis ne sont pas élus s'ils ne sont pas considérés compétents sur le plan économique. Mais la démocratie ne se résume pas à l'économie, loin s'en faut. D'où le malaise du Royaume-Uni vis-à-vis de l'appartenance à l'Union européenne.

 

Contrairement à la perspective britannique, les pères fondateurs de l'Union européenne ont précisément considéré l'intégration économique sous l'angle de la politique, une intégration recherchée pour promouvoir la paix et non pour des raisons de concurrence. L'Union européenne est par nature une "communauté politique". La doctrine sociale chrétienne identifie la politique en termes d'objectifs propres et du droit d'atteindre ces objectifs : la justice, un ordre social sain et stable, le bien commun de la population. Le but d'une communauté politique n'est pas de maximiser la croissance. Dans le meilleur des cas, la politique est une force modératrice, qui fait contrepoids à la division sociale suscitée par l'économie de marché.

 

Or, le Royaume-Uni considère invariablement l'Union européenne comme un moyen de faciliter le marché unique, tout en résistant à la régulation de ce marché par des voies de collaboration. Le Royaume-Uni fait pression pour que l'Union soit "réformée", mais c'est une réforme qui ne va que dans le sens d'une libéralisation. Ce projet a quelque chose de profondément paradoxal. Parmi les réalisations les plus admirées de la politique britannique de la période de l'après-guerre, on trouve la fondation et le soutien d'institutions qui défient la logique de marché : le service britannique de santé publique (NHS), la superbe mise à disposition de bibliothèques publiques, un enseignement supérieur subventionné par l’Etat. (Ce n'est d'ailleurs pas une coïncidence si toutes ces institutions subissent actuellement des pressions de la part d'une politique axée sur le marché).

 

Une souveraineté partagée

Dans le domaine politique, le Royaume-Uni se considère autosuffisant. La géographie insulaire de la Grande-Bretagne, son héritage impérial et colonial et sa conscience d'avoir été victorieuse sur le plan militaire lors de deux grandes guerres du 20ème siècle sont des éléments qui font que le pays est profondément attaché à une souveraineté exclusivement nationale. La souveraineté partagée, qui est le principe fondamental de l'Union européenne, est interprétée comme un renoncement de souveraineté.

 

En conséquence, le gouvernement britannique voit dans l'appartenance à l'Union un moyen d'accroître la prospérité du pays plutôt qu'un engagement à contribuer à un bien commun qui inclurait son bien propre. M. David Cameron est rentré en février de sa tournée de lobbying auprès de 20 Etats en affirmant qu'il "n'aimait pas l'Union européenne" mais qu'il avait réussi à faire du Royaume-Uni "un cas particulier", c'est-à-dire un pays qui bénéficierait de meilleures conditions que d'autres Etats. Cette affirmation traduit le rejet d'un bien-être collectif. Je préférerais que le Royaume-Uni cherche à avoir l'égalité de statut et qu'elle accorde cette égalité aux autres.

 

Naturellement, la souveraineté nationale défendue par le gouvernement britannique ne garantit pas l'autonomie nationale. Hors de l'Union européenne, le Royaume-Uni se retrouverait seul face à des Etats maintes fois plus grands que lui et se retrouverait également seul face à une économie mondiale globalisée. En fait, le Royaume-Uni a hypothéqué une partie de sa "souveraineté" économique, pour ainsi dire, par un programme de privatisation dans le cadre duquel des industries d'Etat ont été vendues à des multinationales. M. Cameron sait que le Royaume-Uni a besoin de l'Union européenne, mais il est déterminé à minimiser le coût de ce bouclier de protection.

 

C'est ainsi que les négociations britanniques révèlent une attitude (partagée dans une moindre mesure par quelques autres Etats) qui, si elle se généralisait et devenait prépondérante, affaiblirait rapidement l'Union européenne, voire la détruirait, quel que soit le résultat de ce référendum. Au niveau personnel, l'attitude consistant à vivre dans une insatisfaction permanente, à toujours vouloir plus des autres tout en donnant moins, empoisonne les rouages relationnels ainsi que la joie. Je suis convaincu qu'il en va de même dans la vie politique et je ne souhaite pas une forme de politique où nous fonctionnerions en nous appuyant sur ce qu'il y a de plus mauvais en nous.

 

J'espère que le Royaume-Uni choisira de rester dans l'Union, dans son propre intérêt et dans l'intérêt de l'Union européenne, mais j'espère aussi qu'il sera désireux, à l'avenir, d'être un membre plus généreux, suscitant moins de discorde.

 

Frank Turner s.j.

Professeur de théologie politique à l'Université d'Oxford et ancien Secrétaire du JESC pour les affaires européennes

 

Version originale de l’article : anglais

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