Mittwoch 23. Mai 2018
#212 - Fevrier 2018

Une Europe pour l'humain, pas uniquement pour le marché

Le marché commun a été une idée centrale de l'Europe, mais les marchés ne sont pas automatiquement bons pour tous les êtres humains. L'Europe a besoin de rétablir la "primauté de la politique" et de chercher à démocratiser l'économie.

L'Europe a toujours été une communauté de valeurs en même temps qu'un projet économique pragmatique. Or, ces dernières années, la dimension économique semble avoir pris le dessus. A bien des égards, le "marché unique" a été un succès, mais il y a eu aussi des retours de flamme : les politiciens anti-européens et les nationalistes sont en plein essor, tandis que le Brexit et le mouvement d'indépendance de la Catalogne ne sont que la partie émergée de l'iceberg.

 

Du coup, le projet européen apparaît soudainement d'une grande fragilité. Si les causes de cette crise sont complexes et qu'elles ont de multiples facettes, un problème fondamental semble être que l'Europe s'est trop appuyée sur son marché : la croissance économique était censée amener par elle-même l'intégration et la justice sociale. Mais il n'y a pas de "main invisible" qui soit à l'œuvre sur les marchés et la "théorie du ruissellement économique" est un mythe. En fait, le fonctionnement des marchés vient s'aligner sur celui du cadre au sein duquel ils opèrent. C'est de ce cadre que l'Union européenne doit s'occuper.

 

Les marchés créent des gagnants et des perdants – que fait l'Europe pour ces derniers ?

 

Il est vrai que les marchés, s'ils sont bien régulés, peuvent accroître la richesse des sociétés. Mais la dynamique de marché peut susciter des perturbations et créer non seulement des gagnants mais aussi des perdants : certaines industries ou régions en bénéficient, alors que d'autres sont mises hors course et entrent dans une phase de déclin. Si on fabrique un plus gros gâteau, il peut servir à apporter des compensations à ceux qui ont perdu leur emploi et dont le bien-être s'est détérioré, mais uniquement si les gagnants partagent avec les perdants une partie du gâteau.

 

John Rawls, le célèbre philosophe américain de la justice, a formulé le "principe de différence", à savoir que l'on peut justifier les inégalités économiques si elles sont "à l'avantage de tous, et en particulier des membres les plus désavantagés de la société". C'est l'une des justifications de l'Etat-providence. Mais il y a aussi un argument pragmatique en sa faveur, typique des compagnies d'assurance : comme nous ne pouvons pas prévoir ceux qui vont gagner et ceux qui vont perdre, nous participons tous à un système qui veille à ce que personne ne soit trop durement touché.

 

Alors que les marchés ont été européanisés, les systèmes de soins de santé sont demeurés une affaire nationale. Et pourtant, à long terme, l'évolution la plus logique serait de créer également un système d'assurance sociale au niveau européen, du moins au sens d'un minimum social. Après tout, les sociétés d'assurance ont intérêt à opérer à grande échelle, répartissant ainsi plus largement les risques et réduisant donc les coûts de l'assurance. Ceci permettrait aux personnes de se rendre compte d'un avantage tangible de la citoyenneté européenne. Cet avantage les toucherait directement plutôt que par l'intermédiaire du financement de projets de développement régional ou d'autres canaux indirects. Les citoyens comprendraient alors qu'ils ne seraient pas laissés pour compte si le flux du marché se retournait contre leur industrie ou leur région, donnant ainsi une signification concrète au slogan de la "solidarité européenne".

 

Renforcer la démocratie économique

 

Nombreux sont ceux qui craignent que les rafales glacées de la mondialisation économique n'aient donné à leur vie une certaine insécurité. "Reprenez les choses en main" a été l'un des slogans les plus populaires pendant la campagne du Brexit. Mais il vaut bien mieux que ce soit l'Europe qui reprenne les choses en main et qui contrôle les marchés, et notamment les entreprises transnationales. Ces entreprises peuvent faire pression sur les Etats-nations et elles évitent de payer des impôts chaque fois qu'elles le peuvent, échappant ainsi à la responsabilité de contribuer aux coûts des infrastructures publiques.

 

Que peut faire l'Europe dans ce cas ? Le contrôle démocratique des marchés peut prendre deux formes. La première, c'est que l'Europe a besoin de renforcer la primauté de la politique : le processus décisionnel démocratique doit fixer le cadre des règles au sein desquelles opèrent les entreprises. Il faut que ce cadre place le bien public au-dessus des intérêts privés et garantisse des conditions de concurrence équitables où tout le monde ait une chance égale, au lieu que ce soient les "gros bonnets" qui empochent les bénéfices pendant que tout le monde souffre, créant de ce fait les conditions d'un populisme "anti-élites". La deuxième forme que peut prendre le contrôle démocratique, c'est le renforcement du contrôle des marchés par l'Europe en travaillant de l'intérieur, c'est-à-dire en donnant aux employés une voix dans les processus décisionnels d'entreprise, en soutenant les coopératives, les sociétés d'économie sociale et la co-détermination.

 

L'Europe ne devrait pas essayer d'imposer aux nations une culture homogène : après tout, sa diversité culturelle a toujours été l'une de ses grandes forces et continue de l'être. L'Europe devrait plutôt se focaliser sur la mise en ordre de son économie, ce qui nécessite une analyse sobre de ses structures : quels sont les aspects de la réglementation économique qui sont les mieux organisés au niveau européen et quels sont ceux qu'il vaut mieux laisser aux Etats (ou aux régions ou aux communautés). Dans un monde globalisé, l'Union européenne est probablement la meilleure option pour créer un cadre qui mette les marchés au service des sociétés plutôt que l'inverse. Et à long terme, s'il devient plus évident qu'il y a intérêt à faire partie d'un cadre économique européen, qui fasse passer les personnes avant les marchés et assure la justice sociale, il se pourrait que ce soit aussi la meilleure option pour damer le pion au populisme anti-européen.

 

Prof. Lisa Herzog

Professeur adjoint de théorie et de philosophie politique, Ecole bavaroise de Politique publique

 

Version originale de l’article : anglais

 

Les opinions exprimées dans europeinfos sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la COMECE et du Jesuit European Social Centre.

Teilen |
europeinfos

Monatliche Newsletter, 11 Ausgaben im Jahr
erscheint in Deutsch, Englisch und Französisch
COMECE, 19 square de Meeûs, B-1050 Brüssel
Tel: +32/2/235 05 10, Fax: +32/2/230 33 34
e-mail: europeinfos@comece.eu

Herausgeber: Fr Olivier Poquillon OP
Chefredakteure: Johanna Touzel und Martin Maier SJ

Hinweis: Die in europeinfos veröffentlichten Artikel geben die Meinung der Autoren wieder und stellen nicht unbedingt die Meinung der COMECE und des Jesuit European Office dar.
Darstellung:
http://www.europe-infos.eu/