Monday 10. May 2021
#196 - Septembre 2016

Turquie: comment sortir du cercle vicieux ?

Après l’échec d’une tentative de coup d’état par une fraction de l’armée, la Turquie vit dans la tension et la peur. Selon Jean-Marc Balhan SJ, l’Europe doit retrouver son rôle d’appui et de catalyseur.

Les relations entre « Turcs » et « Européens » n’ont jamais été simples au cours de l’histoire. Plus récemment, si les Européens allaient volontiers en Turquie pour y passer des vacances (avant que la région ne s’enflamme), ils ne sont pas toujours prêts à reconnaître ses habitants comme de véritables alter ego. Si, au départ, la différence religieuse était souvent mise en avant, c’est maintenant l’autoritarisme croissant de son président actuel qui est en train de prendre le relais. Si bien qu’après le putsch militaire du 15 juillet, qui a fait près de 250 morts et vu le parlement bombardé, nombre d’Européens semblaient presque tristes que ce coup n’ait pas réussi, préférant insister sur la répression féroce qui s’en est suivie. Cela n’a guère été apprécié dans un pays qui se sent mal aimé et où les théories du complot sont foison. Et l’autorité morale de l’Europe en a pris un coup.

 

Un cercle vicieux de violences

Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui en Turquie, il faut prendre en compte l’histoire de ce pays et l’anthropologie de ses habitants. Après l’attentat à la voiture piégée qui eut lieu en mars 2016 au centre d’Ankara par des dissidents kurdes du PKK, le journaliste Mustafa Akyol écrivait que le cercle vicieux du combat entre des forces violentes et radicales et un Etat arrogant et autoritaire était un film que la Turquie voyait se reproduire à l’identique à chaque décennie, avec des acteurs différents. Ce cercle vicieux, ajoute-t-il, continuera « jusqu’à ce qu’un jour on réalise qu’il n’y a pas de ‘forces du mal’ au sein de notre nation, mais plutôt un certain degré de mal en chacun d’entre nous ». Cette reconnaissance est un des défis majeurs de ce pays.

 

La Turquie est un des pays du monde où les gens ont le moins de confiance les uns envers les autres, divisé en groupes qui se méprisent, ont peur les uns des autres, parlent les uns sur les autres mais rarement les uns aux autres, qu’ils soient kémalistes « laïcs », pieux sunnites, alévis de gauche, kurdes, ou arméniens. De plus, dans son ensemble la société (famille, école, partis…) est conservatrice (patriarcale, autoritariste, hiérarchisée et empreinte d’une éthique de l’honneur). Le sens du compromis est quasiment inexistant et, comme en témoignent de nombreux diplomates en poste à Ankara, « les Turcs ne savent pas négocier ».

 

Un Etat pyramidal

Ils ne sont pas aidés par un Etat auquel ils font peu confiance et qui, lorsqu’il est mis en question, manipule les divisions existantes, ravive les peurs du complot intérieur ou extérieur (ce qu’il fait très bien pour le moment), et repolarise la société pour arriver à ses fins. Car l’Etat turc, en quelques mains qu’il soit, vise à diriger la société en tous domaines, de manière pyramidale. C’est pourquoi, l’Etat est objet de convoitise par les différents groupes formant la société turque. Tous les moyens sont bons pour s’en emparer ou l’influencer : le coup des militaires, l’infiltration des gülenistes (qui est une réalité), ou les élections : nous sommes ici dans le régime de « la loi du plus fort ». Le régime politique actuel en Turquie s’appelle « démocratie majoritaire ». Pour le meilleur et pour le pire, c’est maintenant une « majorité » qui a le pouvoir en Turquie et qui le fait sentir aux autres.

 

Le retour du balancier

La Turquie est un pays jeune qui n’a même pas un siècle, qui est né et s’est construit dans la violence. On voudrait maintenant que la Turquie soit une démocratie pluraliste alors que cette violence hante encore chacun ? Si, depuis ses débuts, la Turquie a marché « deux pas en avant, un pas en arrière », elle a néanmoins progressé. Les avancées les plus récentes se situent au début des années 2000, qui a vu le pouvoir basculer lentement entre les mains des nouvelles élites politiques, économiques et culturelles et d’une partie de la population qui avait jusque là été méprisée par les élites en place, avec l’aide de réformes mises place dans le cadre des négociations avec l’UE. Mais avec le ralentissement de ces réformes, les obstacles rencontrés de la part d’autres groupes, les évolutions géopolitiques de la région, et la personnalité du président actuel, le pouvoir en place s’est radicalisé effectuant le retour complet du balancier, écrasant les autres, car il vaut mieux écraser qu’être écrasé.

 

Dépasser la peur

La solution ne se trouvera que dans un processus de dialogue vrai entre toutes les composantes du pays et un nouveau contrat social. Mais pour cela il faut que chacun cesse d’avoir peur de l’autre en cherchant sa propre sécurité aux dépens de l’autre. Pour cela, un appui extérieur impartial serait hautement souhaitable. Le processus d’intégration dans l’UE aurait pu servir de catalyseur, mais pour cela il faudrait que les pays européens dépassent leurs propres peurs et s’engagent vraiment aux côtés du peuple turc. Ce n’est malheureusement pas encore pour demain.

 

Jean-Marc Balhan SJ

Enseignant invité au Centre Sèvres (Facultés jésuites de Paris) et Membre du Centre Interdisciplinaire d’Etudes de l’Islam dans le Monde Contemporain (CISMOC, Université Catholique de Louvain), il vit depuis 2001 à Ankara, en Turquie.

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