Tuesday 18. May 2021
#141 - Septembre 2011

 

Islam en Europe et islamophobie :

Rencontre du Conseil des Conférences épiscopales en Europe (CCEE)

 

La rencontre du Conseil des Conférences épiscopales en Europe (CCEE) pour le dialogue avec l'Islam en Europe tenue à Turin du 31 mai au 02 juin dernier a rassemblé une trentaine de participants issus d'une vingtaine de pays européens, ainsi que de Tunisie et de Turquie, accueillis par l’Archevêque Cesare Nosiglia et le Père Dr Andrea Pacini, Secrétaire de la Commission du Val d’Aoste pour le dialogue interreligieux.

 

Outre l'actualité marquée par la vague de soulèvements dans les pays arabes, les relations entre chrétiens et musulmans et l’espoir que le processus en cours permettra aux Arabes chrétiens de jouir pleinement du droit à la liberté religieuse et d’une véritable égalité en tant que citoyens de ces pays – points abordés à propos par l'Archevêque de Tunis, Mgr Maroun Lahham, deux thèmes principaux figuraient à l'ordre du jour de la rencontre : l'insertion des communautés musulmanes dans les sociétés européennes sous l'angle des relations Eglise-Etat en Europe et la montée de l'islamophobie dans les communautés chrétiennes et dans la société de manière plus générale.

 

C'est dire combien les thèmes abordés étaient de toute actualité, si l'on songe aux attentats meurtriers qui allaient été perpétrés par le Norvégien Anders Breivik un mois et demi plus tard à Oslo et sur l'île d'Utoya, au nom de la lutte contre une soi-disant ‘islamisation’ de son pays et, plus généralement, de l'Europe, engendrée, selon ses vues, par la permissivité des politiques migratoires et du multiculturalisme ambiant.

 

Institutionnalisation de l'islam en Europe

 

La religion des fidèles musulmans s'inscrit en Europe dans un contexte de minorité. Alessandro Ferrari, professeur de droit à l'Université de l'Insubrie, a noté à cet égard que, par rapport aux religions traditionnellement établies sur le continent, ceux-ci pâtissent d'un déficit au regard des limites raisonnables qui peuvent être posées à l'exercice du droit à la liberté religieuse (par ex., port du voile, résistances à la construction de mosquées et de minarets …). En porte-à-faux avec l'autonomie organisationnelle des confessions se trouve également l'obsession à vouloir forcer une représentation unitaire de l'islam dans ses liens avec les autorités publiques.

 

Parallèlement, comme nous l’avons déjà noté (cf. Europeinfos, n°124), ce à quoi nous assistons en termes sociologiques est précisément une progressive européanisation de l’islam dans son nouveau contexte d’implantation (et non pas une soi-disant ‘islamisation de l’Europe’, comme c’est parfois avancé de manière idéologique dans le débat politique actuel). A cet égard, la conférence a accueilli l’inculturation croissante de l’islam en Europe : « Toutes les initiatives culturelles et théologiques qui sont l’expression de ce qu’on appelle la « théologie de l’inculturation » sont suivies avec beaucoup d’intérêt, car elles instaurent et consolident des processus de participation positive à la vie sociale et culturelle des pays d’Europe dans un contexte pluraliste, ouvert au dialogue interreligieux et interculturel. »

 

Il reste toutefois une série de défis à relever. Un de ceux-ci a été abordé avec le Père José-Luis Sanchez Nogales (Université de Grenade), qui a traité de la formation des imams en Europe pour des Européens musulmans : trop d'imams provenant hors d'Europe ne connaissent pas les contextes européens et leurs langues, tout en y exerçant pourtant un rôle pastoral auprès de descendants d'immigrés de 3ème, voire de 4ème génération. D'où la pertinence de la mise sur pied de formations d'éducation civique pour ce public, comme, par exemple, celle organisée par l'Institut catholique de Paris.

 

La conférence a également soutenu l’éducation religieuse islamique dans les écoles publiques primaires et secondaires dans lesquelles d’autres traditions religieuses sont enseignées. Afin d’améliorer la qualité de l’ensemble du système éducatif dans ce domaine, la conférence soutient de même l’établissement de curriculums d’études islamiques dans les universités d’Etat – thématique abordée par Helmut Wiesmann, de la Conférence épiscopale allemande.

 

Islamophobie croissante

 

Les intervenants sur l'islamophie ont distingué dans cette problématique la peur de l'islam et des musulmans, d'une part, de l'animosité, l'hostilité, voire la haine éprouvées à l'égard de l'islam et des musulmans, d'autre part. Nous avions (cf. Europeinfos, n°124) à cet égard déjà distingué l'islamophobie primaire (peurs fondées ou infondées éprouvées par le "simple citoyen", dues parfois à l'amplification médiatique de faits locaux ou isolés) de l'islamophobie politique (qui instrumentalise ces peurs dans un projet idéologique de rejet de l'autre, de l'étranger, en généralisant notamment ces faits locaux ou isolés et en les érigeant en enjeu national, voire européen), portée notamment par les partis populistes et d'extrême-droite et, de plus en plus présente, comme s’en inquiète le Père Christophe Roucou, directeur du Service catholique français pour les relations avec l'islam, dans certains milieux catholiques "ordinaires" (non intégristes ou d'extrême-droite) et qui s’en prennent aux personnes engagées dans le dialogue islamo-chrétien.

 

Outre le populisme et l'amplification médiatique évoqués plus haut, une série de causes ont été identifiées. Il en est ainsi de la mémoire historique, ou son instrumentalisation politique, des conflits islamo-chrétiens dans différents contextes nationaux (péninsule Ibérique, Balkans …). Notons aussi les caractéristiques "irritantes", ou pouvant apparaître comme "choquantes", de certains comportements, comme le fait que certain(e)s musulman(e)s ne serrent pas la main de personnes de sexe opposé, sans compter la radicalisation intégriste inquiétante de certains groupes et individus. Comme l'a évoqué le Dr Erwin Tanner, de la Conférence épiscopale suisse, "la multiplicité culturelle et religieuse vécue au quotidien ne dégage pas uniquement des sentiments de joie" et, citant le premier maire musulman de Rotterdam Ahmed Aboutaleb, "le fait de ne voir les différences culturelles que comme un enrichissement laisse de côté les sentiments d'une bonne partie de la société". Il en est de même au niveau des paysages traditionnels des villes et des campagnes, "perturbés" par l'apparition de mosquées, qui y introduisent de nouveaux symboles. Notons aussi la crainte démographique d'une islamisation rampante de l'Europe, qui, soi-disant, deviendrait à terme majoritairement musulmane (phénomène que les projections démographiques scientifiques, comme celles du Pew Research Forum, réfutent : s'il est avéré que certaines villes ou quartiers de villes européennes connaissent déjà ou sont en passe de connaître ce scénario, alimentant un "sentiment d'invasion" (Père Chr. Roucou), les projections démographiques en Europe de l'Ouest prévoient que, dans cette région, seuls deux pays auront tout juste franchi la barre de 10% de musulmans sur l'ensemble de la population en 2030 : la Belgique et la France). Au niveau international, le terrorisme islamique, notamment les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, ceux de Madrid (2004) et de Londres (2005), ainsi que la situation des chrétiens dans nombre de pays à majorité musulmane, ternissent l'image de l'islam – un islam, qui est souvent réduit et assimilé à une idéologie politique – le fondamentalisme islamique.

 

Quelle action pastorale pour l'Eglise ?

 

Comme l'a synthétisé le Cardinal Jean-Pierre Ricard, vice-président du CCEE, il est évident qu'"il nous faut accueillir les personnes, écouter ces peurs", tout en étant à la fois "au clair sur les mécanismes politiques qui exploitent ces peurs, les instrumentalisent et font passer de la peur à la haine". Nous avions déjà exposé la tendance actuelle d'une certaine islamophobie décomplexée, se défendant d'être raciste. Le Père Christian Troll, de la Faculté de Théologie Sankt-Georgen de Francfort, a rappelé à cet égard la position adoptée par le Conseil pontifical Justice & Paix dans son document "L'Eglise face au racisme – Vers une société plus fraternelle" : "Si, en fait, la race définit un groupe humain en termes de traits physiques héréditaires immuables, le préjugé raciste, qui guide le comportement raciste, peut se porter par extension, avec des effets tout aussi négatifs, à tous ceux dont l'origine ethnique, la langue, la religion ou les coutumes font apparaître comme différents".

 

Ce ne sont pas les sources faisant autorité dans l'Eglise qui manquent, de la déclaration "Nostra Aetate" adoptée par le Concile Vatican II aux positions exprimées dans le Magistère papal. Celles-ci doivent être transmises dans l'enseignement de l'Eglise à tous les niveaux. Le Père Chr. Troll et le Père Chr. Roucou ont à cet égard mis l'accent sur l'importance de la formation et l'information sur l'islam et le dialogue interreligieux, aux plans théologique et pastoral, tant auprès des fidèles que des futurs prêtres, diacres, catéchistes et assistants pastoraux, via le développement d’outils pédagogiques et leur diffusion, notamment via les médias électroniques actuels. De même, les relations islamo-chrétiennes doivent devenir un élément essentiel de la pratique paroissiale et les catholiques, encouragés à rencontrer les musulmans comme leurs prochains. « Le dialogue interreligieux n’est pas matière à option », a affirmé le Vice-President du CCEE Cal Ricard : « Il n’est pas facultatif. Là où le dialogue n’existe pas, l’ignorance mutuelle et les préjugés s’installent. La violence n’est pas loin et nous voici condamnés au choc des civilisations ! »

 

En conclusion, le Cardinal Jean-Louis Tauran, président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux, a noté trois défis à relever dans la rencontre islamo-chrétienne qui prend place en Europe : « le défi de l’identité (savoir et accepter ce que nous sommes); le défi de l’altérité (nos différences ne doivent pas nous conduire à la haine, mais devenir une source d’enrichissement mutuel); le défi de la sincérité qui implique d’exprimer sa foi sans l’imposer dans un contexte pluraliste et dans une perspective dialogique ». A la clôture des travaux, les participants ont pu repartir encouragés avec l'envoi et l'exhortation évangéliques du Cardinal Tauran : "Que la peur de l'autre devienne la peur pour l'autre !"

 

Prof. Dr Vincent Legrand

Université catholique de Louvain (UCL)

 

Fr. Dr Joe Vella Gauci

Conseiller à la COMECE

Teilen |
europeinfos

Published in English, French, German
COMECE, 19 square de Meeûs, B-1050 Brussels
Tel: +32/2/235 05 10
e-mail: europeinfos@comece.eu

Editors-in-Chief: Martin Maier SJ

Note: The views expressed in europeinfos are those of the authors and do not necessarily represent the position of the Jesuit European Office and COMECE.
Display:
https://www.europe-infos.eu/