Tuesday 18. May 2021
#196 - Septembre 2016

Navigation à vue

Après le Brexit, les leaders allemand, français et italien se sont réunis à deux reprises cet été, à Berlin puis sur l’île de Ventotene, pour tenter de redéfinir un cap pour l’Union européenne.

L’été est un mois propice pour prendre le large et partir à la découverte de nouveaux horizons, à la conquête de nouveaux espaces. On se souvient que c’est en plein mois d’août 1492 que Christophe Colomb s’embarqua sur la Santa-María pour partir à la conquête du nouveau monde.

 

En revanche, en cet été 2016, pas encore de terres à l’horizon pour le navire « Europe », qui ressemble de moins en moins aux fiers et conquérants vaisseaux de Colomb, Magellan ou Cartier. Hélas, l’expédition « Europe » s’apparente de plus en plus à un vaisseau fantôme, toujours à flot mais risquant de se voir « condamné à errer sur les mers et les océans pour l’éternité » à l’instar du légendaire hollandais volant.

 

C’est sans doute aussi l’absence de cap défini, d’un commandant à bord et la navigation en pilotage automatique cette dernière décennie qui ont incité les britanniques à quitter le navire « Europe » en faisant, en juin dernier, le choix du Brexit.

 

Pour éviter le naufrage et que l’expédition européenne ne se termine en « radeau de la méduse », Messieurs Renzi, Hollande et Mme Merkel ont donc décidé le 22 août dernier de faire ensemble escale sur une île de la méditerranée: Ventotene.

 

C’est ici, sur cet îlot au large de Naples que fût tenu prisonnier à partir de 1939 Altiero Spinelli, avec d’autres opposants au régime fasciste. Ce jeune militant communiste italien avait été condamné en 1927 à 16 ans de prison par le régime de Mussolini. C’est ici qu’il rédigea avec Ernesto Rossi, le manifeste de Ventotene : « le Manifeste pour une Europe libre et unie ».

 

Comme pour Schuman, Adenauer et de Gasperi, c’est donc en captivité que la nécessité de construire une Europe unie s’est imposée à Spinelli. Son diagnostic est en revanche plus radical que celui des autres pères fondateurs: il dénonce dans son manifeste la « souveraineté absolue » des Etats européens, devenus chacun « une entité divine, un organisme qui ne doit penser qu’à sa propre existence et son propre développement» transformant les citoyens en « sujets tenus à son service » et luttant pour la domination sur les autres Etats.

 

Entre la « pitoyable impuissance des démocrates » et l’échec du socialisme– deux options politiques qui mènent selon lui à la réaction- Spinelli estime que le progrès réside dans « l’abolition définitive de la division de l’Europe en Etats nationaux souverains » par la création d’un « Etat international solide », la fédération européenne.

 

Dans son manifeste daté de juin 1941, en pleine 2e Guerre mondiale, Altiero Spinelli propose ainsi de constituer « un État fédéral solide disposant d'une force armée européenne, qui brise avec décision les autarcies économiques (…); qui ait des organes et des moyens suffisants pour faire exécuter, dans les différents états fédéraux, ses propres délibérations tendant au maintien d'un ordre commun, tout en laissant aux dits états, l'autonomie nécessaire à une articulation plastique et au déroulement d'une vie politique conforme aux caractéristiques particulières des différents peuples. »

 

La vision et le projet de Spinelli n’ont pas perdu une once de pertinence en ce début de 21e siècle. Plus que jamais l’Europe se trouve confrontée aux grands acteurs globaux que sont le secteur financier mondial, l’économie virtuelle, les migrations massives mais aussi les menaces tout aussi globales du changement climatique ou du terrorisme international.

 

Pour naviguer en ces eaux troublées, le pilotage intergouvernemental adopté ces dernières années par nos chefs Etats européens s’est révélé inefficace : il n’est pas coordonné et opère à courte vue, rythmé par les élections successives dans chacun des états membres. Messieurs Hollande, Renzi et Mme Merkel se trouvent d’ailleurs eux-mêmes à la veille d’échéances électorales difficiles. Espérons qu’ils parviennent à définir très vite un cap pour l’expédition « Europe », qui puisse ensuite être maintenu par leurs successeurs.

 

Johanna Touzel

COMECE

 

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